PRAVINA NALLATAMBY

Jae-Won fuit la renommée, laissant derrière lui son violon et son archet, s’échappe pour aller à la recherche d’une note manquante. Le temps d’un pèlerinage, il traverse toute la Chine jusqu’à l’Inde dans l’espoir de trouver un maître pour l’initier aux subtilités de la musique indienne. Jeune prodige, premier de sa promotion au Conservatoire de musique asiatique, il joue à merveille Mozart, Vivaldi et Beethoven. Toutefois, au fond de lui, une mélodie inachevée trépigne frénétiquement et cogne dans sa poitrine, accablant son âme. Il lui manque une profonde résonance qu’il ne saurait décrire. Les musiciens indiens l’ont complètement envoûté. Jae-Won a entendu parler de Tansen, l’illustre musicien de la cour du grand souverain Akbar. Les compositions grandioses au sitar et à la flûte, au santour et à la vina n’ont pas de secrets pour lui. Mais par-dessus tout, ce sont les illustres chanteurs qui l’émerveillent. Ces artistes le fascinent, surtout lorsqu’ils chantent en jugal bandi, mêlant les modulations de leurs voix aux propositions rythmiques des musiciens dans un merveilleux dialogue de variations mélodiques. En communion parfaite avec le monde, le maestro peut soutenir la voix de ses disciples et les guider dans les méandres voluptueux des râgas. En jonglant avec les notes, il improvise très lentement au début avec un alâp pour dévoiler l’essence du râga. Puis, il déploie les courbes musicales en séries répétitives avec des glissements langoureux tantôt lents, tantôt rapides avant d’atteindre le crescendo de sa composition. Jae-Won est subjugué. Chaque pulsation trouve un écho dans les battements de son cœur. Dans chaque séquence de notes constituée d’ornements musicaux savamment agencés, le râga exprime une émotion liée à un moment précis de la journée et à une saison donnée, épousant étroitement nos humeurs. Totalement captivé par cette musique vocale et spirituelle, Jae-Won se laisse transporter par le charme des râgas vers un havre enchanté.
Récemment, en découvrant l’itinéraire de Piers Faccini, il décide de prendre le large pour chercher lui aussi sa part manquante. Ayant trouvé sa note bleue auprès de la musique des gnaouas en Afrique, le chanteur anglo-italien a transformé sa guitare, l’accordant avec le oud pour mieux exprimer le chant de son âme hybride. Inspiré par le musicien, Jae-Won voudrait, pour sa part, s’initier au nada, ce son divin, enfoui en chacun de nous. Son rêve est d’apprendre à chanter en rythme avec la nature dans un jardin musical où se mêlent harmonieusement toutes les vibrations de l’univers. L’archet de son violon, à force d’excellence, a fait taire cette voix intérieure. Il voudrait renaître à la musique, et… tout recommencer. Dans cet éden bouillonnant de résonances, les gammes et les variations mélodiques deviennent muse ; l’architecte devient jardinier, le médecin devient poète. Imprégnée des couleurs romantiques du râga Rageshwari, surnommée la reine des mélodies, l’école de musique vibre du haut de la colline verdoyante. Lors de la pleine lune de juillet, on entend chanter un hymne à l’univers. Quelle belle rencontre, quelle merveilleuse symphonie ! Ensemble, mélodies et mélopées virevoltent d’allégresse. Vibratos et trémolos s’accordent en liesse avec cymbales, maracas et castagnettes au rythme de la clarinette et des claquettes. En quelques subtiles nuances de tempos, enveloppé dans l’effusion des percussions, on bat la mesure, on danse et on chante en cadence. Au clair de la lune radieuse et féerique, ruisselle un chatoiement d’accords enchantés. En écho aux ondes de charme, tout en harmonie, résonne avec tendresse une voix cristalline qui comble notre cœur et élève notre âme en louange à Dieu et à tous les maîtres ! À quel moment le souffle s’est-il mêlé si intimement à la voix pour qu’on ressente une telle plénitude divine ?
Guidé par ces ondes de charme qui ondulent avec grâce, Jae-Won sent que son âme se relie enfin à la vibration cosmique. Le cœur plein de gratitude, il atteint le seuil de l’école de musique et frappe à la porte…
Un jour, peut-être, pourra-t-il entonner l’alâp du râga Malkauns, cette mélodie qui sait si bien nous insuffler la résilience. Son âme s’accordera alors au son de l’univers en toute sérénité, en écho au bourdonnement de l’abeille, au sifflement du vent dans les arbres et au chant de l’espérance…