ÉLIETTE COMARMOND

Ce vendredi 5 mars 2021, j’étais loin de me douter qu’une énième fois, il m’arriverait de donner la preuve que je possède ce don étrange de prédire heurs et malheurs qui s’avèrent. J’avoue honteusement que j’ai ‘lalang kabri’, mais j’ose croire humblement que ce don est tout simplement une grâce qui m’a été donnée gratuitement pour mettre en garde, protéger et aimer tous ceux que je croise sur ma route.

En sortant de l’ascenseur au 3e étage d’un département du ministère de la Sécurité sociale, à Port-Louis, mes yeux tombent sur une affiche, bien en vue sur la porte d’en face, qui dit : « Due to the pandemic-Covid-19 situation, the (department) informs that it will receive its members of the public on Wednesdays as from 0930 to noon at (address) until further notice. »

Je ne vous fais pas, chers lecteurs, l’injure de vous demander si, comme moi et beaucoup de membres du public, venus des quatre coins de l’île, et sachant lire et comprendre la langue de Shakespeare, vous auriez décidé de quitter les lieux sur le champ et d’y retourner un mercredi matin. Comme ma montre disait 9h15, je décidais finalement de poireauter devant l’ascenseur, me donnant ainsi la chance de rencontrer un officier, une âme charitable qui aurait accepté de me consacrer quelques minutes de son précieux temps, même un vendredi. J’étais là dans mes réflexions dépitées, quand la porte de l’ascenseur s’ouvrit, et qu’une dame et son fils en descendirent, me dirent bonjour et pénétrèrent dans le bureau par la porte d’entrée se trouvant à gauche, et que je n’avais pas remarquée, mon attention s’étant focalisée sur cet avis important.

Décontenancée, je les suivis et m’assis tranquillement à côté du jeune homme dans l’espace servant de salle d’attente, tandis que la dame, s’asseyant devant la réceptionniste, entamait ses démarches. À un certain moment, peut-être prise de remords d’être passée avant moi, elle se retourna et fit signe de vouloir me céder sa place. Je refusai gentiment. Comme elle insistait, la réceptionniste voulut savoir ce qui se passait, et ce fut à ce moment que je mentionnai que j’étais arrivée avant la dame et que j’étais restée dehors après avoir cru que le département recevait les mercredis, entre 9h30 et midi.

Ce qui s’ensuivit fut rocambolesque ; la réceptionniste se dédouana en me disant qu’elle ne pouvait savoir que j’étais dehors, que son département reçoit le public tous les jours et de très bonne heure. Elle me pria de prendre la question avec sa supérieure qui, selon elle, avait fait placarder la coupable affiche. Peine perdue, car cette dernière essaya, elle aussi, de me faire croire que ma compréhension de l’anglais est déficiente, car je n’arrivais pas à comprendre que la phrase « it will receive its members of the public on Wednesdays as from 0930 to noon (…) until further notice. » veut dire que leur département reçoit les membres du public tous les jours et bien avant 9h30…

Pensez-vous, comme moi, que, protégés par la loi, certains officiers du service public ont développé l’art – à un niveau paroxysmal –  de faire avaler toutes sortes de couleuvres et de raconter des vertes et des pas mûres aux personnes souvent démunies, qui viennent réclamer de l’aide et de la solidarité auprès de l’État-providence dont ils sont les indignes représentants !

Ce vendredi 5 mars 2021, le dernier mot, c’est moi qui l’ai eu. Et je voudrais tellement n’avoir pas eu raison encore une fois.

Pendant toute ma conversation, je suis restée calme et polie, au point qu’au moment où je me levais pour partir, la réceptionniste essaya une dernière fois d’avoir gain de cause en me faisant remarquer que la pandémie de Covid-19 était quelque chose du passé. À travers le masque couvrant mon nez et ma bouche, je lui répondis fermement, malgré le sourire narquois qui accueillait mes paroles : « Pour moi, la pandémie est toujours là, à travers le monde et même à Maurice. » Sur l’honneur, j’affirme que je n’avais, à cet instant-là, aucune idée que le premier cas local de la deuxième vague de la Covid-19, qui frappe notre pays, allait être annoncé dans l’après-midi de ce même vendredi.

Depuis l’annonce de cette nouvelle, qui a fait l’effet d’une bombe pour une grande partie de mes concitoyens, mon cœur balance entre tristesse et colère. Tristesse parce que j’aime mon pays au point de croire encore qu’il est un petit paradis, où il fait bon vivre. De voir ce pays que j’aime, forcé de reprendre les armes pour combattre la Covid-19 m’attriste profondément. Dans un contexte où les secteurs-clé de notre économie commençaient à peine à sortir la tête hors des eaux tumultueuses de la première vague meurtrière de la Covid-19, qui s’était abattue sur nous sans crier gare, en mars 2020, le spectre d’une deuxième déferlante a de quoi effrayer et attrister.

Mais j’avoue que ma tristesse s’exprime parfois par de la colère contre tous mes « cons citoyens » qui portent une lourde responsabilité dans la situation dans laquelle notre pays se trouve aujourd’hui.

Avant de vous dire qui j’ose accuser de ce désastre, je dois vous dire que je suis apolitique dans le sens que je n’ai jamais eu une confiance aveugle en un quelconque parti politique au point d’en être une die-hard partisane, inconditionnelle et manichéenne. J’analyse toute action politique, sociale, civique à l’aune de la raison cartésienne.

J’accuse …oui, j’accuse tous ceux qui nous ont fait croire, dès lors qu’il n’y avait plus de cas locaux d’infection à la Covid-19 pendant un certain temps, que Maurice était « Covid-free ». Quelle insanité ! Quelle irresponsabilité ! Pour eux, ce virus que, dès le début de la pandémie en 2020, l’OMS, les gouvernements, les experts en tous genres, à travers le monde, avaient qualifié d’ennemi invisible, imprévisible, impitoyable et surtout mortel, avait disparu, comme par enchantement de nos rivages, anéanti, sans doute, comme ces milliers d’animaux marins dans le sillage du naufrage du Wakashio.

J’accuse les politiciens – gouvernants et opposants confondus – d’avoir mis la population en danger en faisant croire que l’île Maurice n’était plus concernée par la Covid-19, alors même que des informations alarmantes concernant des mutations plus contagieuses et peut-être même plus mortelles du virus nous parvenaient des autres pays.

Je trouvais aberrant que les autorités aient pu donner dans ces circonstances le feu-vert à des manifestations politiques et socio-culturelles de grande envergure. Je regardais, médusée, à la télévision et sur les réseaux sociaux, ces politiciens, aguerris sinon aigris et ces pseudo-politiciens en herbe, hurlant et haranguant les foules de pauvres diables qui auraient oublié que Maurice étant un pays démocratique malgré tous les dérapages, scandales politico-financiers et problèmes de corruption avérés ou pas, dont ils accablent le présent gouvernement, leurs « bour li deor » criés à tue-tête devant le Parlement et ailleurs dans les rues de nos villes et de nos villages, n’auraient JAMAIS, je dis bien JAMAIS le résultat escompté, c’est-à-dire faire partir Pravind Jugnauth et son gouvernement. Comme dirait l’autre, je dis « Aret reve Kamarad » à tous ceux qui auraient vu et continuent à voir en Bruneau Laurette, le sauveur de la nation mauricienne, à la manière d’un certain Lech Walesa pour les Polonais.

Ceci dit, il n’en demeure pas vrai que, dans toutes les démonstrations de force et réunions publiques de la période glorieuse et éphémère d’une île Maurice Covid-free  (meetings et congrès politiques, activités religieuses et socio-culturelles), les dispositions légales de la Quarantine Act, concernant la distanciation physique et le port du masque, étaient ouvertement bafouées par tout un chacun.

En effet, cette fierté, ô combien prématurée, d’un peuple se frappant l’estomac, et se donnant des tapes dans le dos pour avoir réussi à combattre manu militari la Covid-19 alors que les pays les plus riches et puissants continuent à mener ce combat ; cette fierté avec son corollaire, une insouciance indécente dans le contexte d’une catastrophe sanitaire mondiale dont le nombre de morts est apocalyptique (comprenant nos dix victimes mauriciennes qu’on oublie trop souvent) je les ai trouvées un peu partout ces derniers mois :

-Dans des autobus où receveurs, chauffeurs et passagers ne portaient pas leurs masques ; un receveur du Triolet Bus Service, sans masque, poussant l’outrecuidance à se moquer ouvertement d’une jeune fille en l’interpellant ainsi : « Mamzel, ou malad ? Kifer ou bizin met mask ? » ;

-Dès le mois d’août 2020, dans les hôtels touristiques invitant les Mauriciens à profiter de leurs tarifs spéciaux où mon mari et moi étions les seuls parmi les vacanciers et les différents personnels à porter un masque et à vouloir respecter les gestes barrières ;

-Dans les rues, les supermarchés, les petits commerces, les restaurants, les lieux de culte et même dans des hôpitaux et des cliniques où tout semblait être retourné comme avant, comme si la Covid-19 n’avait été qu’un mauvais rêve, qu’un cauchemar vite oublié que les rares personnes qui, comme moi, persistaient à porter un masque dans ces lieux publics, leur rappelaient un peu trop souvent.

Je trouve bizarre que nombre de mes compatriotes, dont des journalistes, s’interrogent encore sur l’identité du patient zéro de cette deuxième vague de la Covid-19.

Depuis le choc du vendredi 5 mars 2021, le gouvernement mauricien a repris les choses en main très sérieusement. Malgré quelques petits couacs décisionnels, je suis d’avis qu’il s’en tire mille fois mieux que l’année dernière et que ses divers porte-paroles au sein du National Covid Committee (NCC) arrivent à expliquer d’une façon claire les diverses politiques gouvernementales pour réfréner cette deuxième vague. Ce n’est pas l’heure de lui mettre des bâtons dans les roues ni de semer le doute dans la tête de la population à tout va. Soyons tous responsables des uns et des autres, et cela implique aussi de laisser le gouvernement travailler dans la sérénité.