ELIZABETH HUMBERT

Je ne suis personne et pourtant on dit de moi que je suis une « Personne ».
Je m’appelle Personne car c’est comme cela qu’on appelle un humain.
Je ne sais pas quel est mon âge, on ne me l’a jamais dit
Je ne suis pas bien grande. Je marche pieds nus et je porte les mêmes habits.
Je ne sais pas où je vis.
Je m’appelle Personne, j’ai une sœur, et aussi une mère, qui n’est pas souvent là.
Nous sommes souvent seules, toutes les deux, ma sœur et moi.
Et, quand il fait trop froid, comme maintenant, on se tient serré toutes les deux, sur le rectangle fait de mousse qui nous sert de matelas.
Je m’appelle Personne, ma sœur aussi est personne, Nous sommes personne.

Je suis née dans la boue, un soir que ma mère était tombée d’avoir trop bu !
Je n’ai pas de père, je ne le connais pas. Je ne l’ai jamais vu.
On ne parle pas de ces choses-là chez nous.
J’ai pensé que ça pouvait être un de ces messieurs que ma mère ramène ici.
Mais ils ne s’intéressent pas à moi, à nous. Nous ne sommes personne.
Je ne suis personne.

J’ai si froid !
Il pleut une fois de plus et au-dessus de notre tête la tôle qui nous sert d’abri est comme la pomme d’un arrosoir.
J’ai si mal! Tout me fait mal!
Elle est où ma mère ?
Nous avons faim, nous avons mal !
Je vais sans doute mourir aujourd’hui…
Pourquoi moi ?

Un timide soleil fait son apparition, je sors dehors
Un papillon blanc tourne autour de moi
Elle est où ma sœur ?
Pourquoi me laisse-t-elle seule ?
J’ai si mal et j’ai peur.
Ma mère n’est pas là, mais les messieurs sont là …

Je retrouve ma sœur
Elle est assise au bord du champ de cannes
Recroquevillée sur elle-même
Il recommence à pleuvoir
Et elle pleure aussi
Ses larmes se mêlent aux gouttes de pluie
Qui ruissellent sur son visage.
Ses larmes sont silencieuses comme pour s’excuser d’être là
Que se passe-t-il ?
Elle me repousse
Non, ne me laisse pas
Je n’ai que toi !
Les Messieurs sont sur le carré de mousse,
Ils fument : ça sent mauvais et ils boivent
Ma mère est là aussi
Son regard est ailleurs
Elle rit toute seule

J’ai peur
Ma mère rit et ma sœur pleure
Un des messieurs vient vers moi et me prend la main
Pourquoi ?
Que me veut-il ?

J’ai froid
J’ai peur
J’ai mal
Pourquoi j’ai si mal ?
Que m’a-t-il fait ?
Je ne peux même pas crier
Ma vie m’échappe …
Je vais mourir
C’était pour cela le papillon blanc
C’est pour moi qu’il est venu

Je m’appelle personne
Je ne suis personne
Ma sœur pleure et ma mère …

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Catherine Gueguen disait : « Ce ne sont pas les grands discours de morale qui transmettent des valeurs à l’Enfant, mais ce que sont et font les Adultes… » Il fait frais en ce matin de juillet sur ma terrasse, je lis sur les réseaux sociaux les titres des journaux et une immense tristesse m’envahit, le thé a un goût amer subitement et je me demande : où va-t-on ?
Jusqu’à quand devrons-nous continuer à lire quasiment chaque jour dans la presse :
«… Maltraitance : 38 enfants placés dans des shelters
Des chiffres qui donnent le tournis. 193 cas d’agressions sexuelles sur mineurs et 1963 plaintes pour abus sur des enfants ont été enregistrés rien que pour les cinq premiers mois de cette année !
Il abuse sexuellement de sa petite sœur et de son frère handicapé.
Mais aussi des habitants… Chassent le mari qui a ébouillanté sa femme
Mais aussi un Officier de Police agressé à coups de casque par un motocycliste
Mais aussi deux sœurs devenues mères à 14 ans… »

Voilà la société dans laquelle nous vivons et il y a bien une raison pour qu’on en soit arrivé là. Cette déviance ne date pas d’hier. À force d’avoir excusé l’enfant, de l’avoir abandonné et laissé à lui-même et, souvent dans une solution de facilité afin de s’excuser de ses propres manquements d’adultes vis-à-vis de lui, de lui avoir tout donné sans lui apprendre l’effort et la méritocratie, il finit par s’imaginer que tout lui est dû, et surtout que tout lui est permis.
C’est ainsi que nous sommes amenés à croiser des individus qui s’imaginent être les maîtres du monde, sans foi ni loi. Des êtres pour qui le mot Respect n’existe pas, alors que c’est le fondement même de toute relation entre deux individus…
Quand mon enfant a battu son petit copain à l’école, je n’ai pas essayé de comprendre qui avait tort ou raison… J’ai donné raison à mon enfant en allant me plaindre au maître d’école.
Quand mon enfant a ramené de mauvaises notes de l’école, j’ai été accuser et rendre responsable le maître, en lui disant que le problème venait de lui et non de l’enfant.
Et quand on finit par être appelé plusieurs fois par l’école on court vite chez un psy chercher une explication.
Quand un policier m’interpelle, je l’insulte et l’agresse parce que je considère être dans mon bon droit.
Je ne céderai pas à la tentation de dire : autrefois c’était différent…
Il n’y a pas d’époque pour éduquer son enfant ! L’éducation se fait à la maison c’est la prérogative des parents. Les enfants vont à l’école pour y être instruits.
Oui, être parents n’est pas une chose facile et on commet souvent des erreurs.
Apprendre à son enfant le Respect des êtres et des choses relève d’une valeur fondamentale de la vie en famille et en société quand ce n’est pas tout simplement de la vie elle-même. Je ne dis pas non à mon enfant pour le punir, je lui apprends juste qu’il y a des choses qu’on ne peut pas faire et qu’on ne peut pas dire et j’essaie de lui faire comprendre que c’est non négociable pour son bien et pour celui des autres. Dire non à un enfant est une preuve d’amour. Établir pour lui une liste de faire et ne pas faire, ce n’est pas le brimer, mais juste lui donner un mode d’emploi d’utilité publique parce qu’il vit en famille et en société et que pour que cette famille et cette société où il va évoluer puissent vivre dans un semblant d’harmonie, il faut que chacun y mette du sien, à commencer par lui.
Ce rôle-là il est parental !!! Ce n’est pas celui des éducateurs ni de l’État… C’est un Tout… Ça commence à la maison, ça continue à l’école et ça trouve son épanouissement dans la Vie sociétale… Force nous est de constater que ce n’est pas souvent le cas !
Chez certains enfants et adolescents, cette absence de repères est un drame absolu ! Totalement largués, ils se réfugient auprès de marchands de liberté qui profitent de ce vide abyssal causé par une totale démission parentale pour proposer à ces proies faciles des rêves de toutes sortes, et pour que le “trip” soit total : de l’herbe (trop banal) on est passé au “simik” et du “simik” à la mort possible !! Qui est Responsable ??
Le sexe n’est plus un acte d’amour, un échange ou une rencontre avec l’autre ou se crée un lien dans le désir de se rencontrer et de se découvrir, non ! c’est devenu trop souvent l’assouvissement d’un besoin personnel et immédiat sinon comment expliquer ce nombre toujours grandissant d’actes gratuits d’attouchements et d’agressions sexuelles…
Ces problèmes ne peuvent être quantifiés ou associés à une communauté ou un pays en particulier. Ça touche l’ensemble des Hommes, des Femmes, des adolescents et des enfants de notre planète, et il serait peut-être temps de commencer à y réfléchir sérieusement ! Nous sommes tous coupables !
J’aurais pu me taire.
J’aurais pu me dire : ce n’est pas mon problème
Je ne peux pas.
Je suis mère, grand-mère, amie, sœur, tante, citoyenne et j’ai peur…
Il n’est plus possible de continuer à être des témoins impassibles, voire complices, d’une société qui se perd et se dilue chaque jour un peu plus. Il nous faut protéger nos enfants de ces rapaces en tous genres qui détruisent une vie pour la jouissance d’un instant…
Avons-nous compris l’errance de notre société ?Avons-nous su entendre la désespérance de nos enfants ? Avons-nous su décoder leurs appels au secours ? Parents, c’est à nous que je m’adresse : les Enfants n’ont pas à souffrir des problèmes des grands !!
Qu’avons-nous à répondre et que pouvons-nous répondre à cette petite qui du haut de ses trois ans nous dit :
Je ne suis personne et pourtant on dit de moi que je suis une « Personne ».