DR JIMMY HARMON

Le 2 octobre, plusieurs activités furent organisées à l’Ile Maurice et dans le monde pour marquer le 151ème anniversaire de la naissance de Mahatma Gandhi (1869-2020). Le 15 juin 2007, l’Assemblée générale des Nations unies décréta le 2 octobre comme Journée internationale de la Non-violence. Les vingt années (1893-1914) de Gandhi passées en Afrique du Sud sous le régime d’apartheid sont intéressantes pour l’histoire. Gandhi méditait la « Vérité »  en Afrique du Sud.

Expérience personnelle de la discrimination

Avocat, Gandhi arriva en Afrique du Sud en 1893. Trois événements majeurs vont le marquer. En 1893, Dada Abdullah, son recruteur, avait réservé les tickets pour Gandhi en première classe (alors que les Indiens voyageaient généralement en troisième) pour traverser l’État du Natal. Tout se passa bien pendant le trajet jusqu’à ce que le train arriva à la hauteur de la ville montagneuse de Maritzburg. Là, un passager européen entra dans le même compartiment que Gandhi. Il fit appeler des officiers. Gandhi fut jeté hors du train. Son bagage resta dans le train et il passa toute la nuit dans cette région glaciale de l’Afrique du Sud, attendant le prochain train dans la salle d’attente de la gare de Pietermaritzburg. Gandhi en fut marqué à vie mais il s’y résigna. Il n’avait que 24 ans.

La peste bubonique se déclara à Johannesburg en 1904. Un soir, une personne atteinte de cette maladie vint frapper à ses portes. Gandhi se rendit alors dans un ghetto de Johannesburg où des Indiens furent mis en quarantaine. Une infirmière britannique s’occupait de ces malheureux. Gandhi en fut bouleversé, lui qui menait une vie relativement aisée avec sa femme et ses quatre fils (Harilal, Manilal, Ramdas et Devdas) installés à Johannesburg depuis 1896. Avec le temps il ouvrit son cabinet avec Henry Polak et Sonja Schlesin à Johannesburg en 1903. Des travailleurs indiens, parfois battus par leurs employeurs, vinrent se plaindre auprès de lui. Gandhi avait déjà aidé à fonder le Natal Indian Congress en 1894. En 1907, il commença la campagne de résistance passive, appelée ‘satyagraha’, contre la discrimination raciale et pour les droits civiques des Indiens, venus au Natal et Transvaal comme travailleurs engagés depuis les années 1860. Sollicité de plus en plus par la communauté asiatique, Gandhi traversa alors par un temps de profonde réflexion existentielle.

Le biographe de Gandhi, Bhikhu Parekh, théoricien connu en sciences politiques, et qui présida la ‘Commission on the future of Multi-Ethnic India’ en Angleterre de 1998 à 2000 mentionne des œuvres qui ont façonné la pensée politique de Gandhi en Afrique du Sud. Parekh dit ceci : « He mainly read moral and religious literature. He read little and only what was practically relevant. But when a book gripped his imagination, he meditated on it, brooded over its message, put its central ideas into action and ‘grew from truth to truth’. (Gandhi, A very short introduction, 1997. p.7) ». Ils sont cinq textes fondateurs dans la vie de Gandhi.

L’Apologie de Socrate (-399)

L’Apologie de Socrate écrit par le philosophe Platon rapporte la plaidoirie de Socrate à Athènes en -399 pour sa défense face à l’accusation d’impiété et de tentative de corrompre l’esprit des jeunes. Cela déboucha sur sa condamnation à mort. On ne peut s’empêcher ici de penser au fameux procès historique de mars 1922 intenté contre Gandhi par le colonisateur britannique pour sédition. Dans le sillage du massacre d’Amritsar le 13 avril 1919 où le General Dyer ordonna à ses troupes de tirer sur une foule sans défense, tuant 379 personnes et blessant 1137, Gandhi demanda la fin du « British Rule » dans trois articles publiés dans Young India. Ces articles furent notamment, « Tampering with Loyalty »( 29 septembre, 1921), « The Puzzle and Its Solution » (15 décembre, 1921) et  « Shaking the Manes » (23 février, 1922). Pour sa défense Gandhi plaida coupable et demanda d’ajouter d’autres charges. Ironie de la situation :  le procès contre Gandhi devint le procès du colonisateur avec répercussion internationale.

Ethical Religion (1889) – William Salter

Ethical Religion de William Salter (1853-1931) postule que toutes les religions n’enseignent pas la moralité mais promeuvent une éthique de vie. William Salter était prof de philosophie à l’Université de Chicago et avec d’autres leaders il signa la convocation pour le National Negro Conference en 1909, qui amena par la suite la création du National Association for the Advancement of Coloured People (NACP), fer-de-lance des mouvements civiques dans les années 60 avec Martin Luther King. Salter considérait que c’est le devoir de tout être humain d’obéir aux principes d’éthique même si on ne croit pas en Dieu. Pour Salter ne pas se donner des règles d’éthique c’est se faire du mal à soi-même et aux autres. En 1907, Gandhi publia un résumé de The Ethical Religion en gujerati, sa langue maternelle.

The Kingdom of God is within you (1894) – Tolstoï

Dans The Kingdom of God is within you, Tolstoï (1828-1910) développa l’idée de la résistance passive et de la non-violence qui eurent un impact considérable sur Gandhi et plus tard sur Martin Luther King. L’œuvre de Tolstoï retrace les premières idées de non-violence chez les chrétiens Quakers en Angleterre au 17e siècle et chez l’abolitionniste américain William Lloyd Garrison (1805-1879) qui publia le journal The Liberator (1831), militant pour l’abolition de l’esclavage. Tolstoï écrit : « Only the meek who shall inherit the earth ; for those who take up the sword shall perish by the sword » (p.13). Tolstoï s’inspira du Sermon sur la Montagne dans le Nouveau Testament. Gandhi cita souvent ce passage de l’évangile de Mathieu.

On the Duty of Civil Disobedience (1849) – Henry David Thoreau

On the Duty of Civil Disobedience est une plaidoirie de l’américain Henry David Thoreau (1817-1862), philosophe, naturaliste et ardent abolitionniste, pour la désobéissance de tout peuple contre l’arbitraire. Il appelait les Américains à défier l’État. En 1920, Gandhi lança le mouvement de désobéissance civile en écrivant ceci : « every non-co-operator is pledged to preach disaffection towards the Government established by law. » (‘Tampering with loyalty’Young India, 29, septembre,1921)

Unto this last (1860) – John Ruskin

Unto this last est un essai critique de l’économie capitaliste par l’anglais John Ruskin (1819-1900). Il pointa du doigt la ‘division of labour’. Prenant à contrepied Adam Smith (1723-1790), « Father of Economics/Father of capitalism », Ruskin plaida pour une économie sociale qui prendrait en considération les besoins sociaux des peuples. Le biographe Bhikhu cite Gandhi : « This book [Unto this Last] was impossible to lay aside, once I had begun it. I discovered some of the deepest conviction reflected in it. Johannesburg to Durban was a twenty-four hours’ journey. The train reached there in the evening. I could not get any sleep that night. I determined to change my life in accordance with the ideals of the book » (p.15). On peut penser que c’est en s’inspirant du modèle de développement de Ruskin que Gandhi mit l’accent sur le développement d’une industrie locale avec la participation du monde rural dans la fabrication faite main du Khadi (pagne blanc qu’il portait) qui fut aussi un moyen de pression et de boycott des usines de textile en Angleterre.

La Vérité est Dieu

Fort de ces textes fondateurs, Gandhi développa sa propre conception de l’hindouisme, de la résistance passive et de la non-violence qu’il appela « satyagraha ». Satya est un mot sanskrit qui signifie ‘la vérité’ et il est dérivé du mot sat qui signifie « ce qui est ». Pour Gandhi la vérité existe en et par elle-même et de ce fait elle est inaltérable. Par contre, le mal existe par ce qu’on la soutient et on lui donne de la légitimité. C’est pourquoi toute action contre l’arbitraire doit être avant tout une recherche de la « vérité » avec un grand V avant d’être la réparation d’une injustice.  En cherchant la vérité profonde qui est au fond de chaque être humain, on se rapproche du divin. Quand Gandhi eut cette réponse, il était prêt à rentrer en Inde en 1914. Il adhéra au Congress Party en 1915. En 1934, il quitta le parti et se consacra à la mise en œuvre du Constructive Programme qu’il avait rédigé et dont les axes principaux sont : l’unité des Hindous-Musulmans, la campagne pour les Harijan (les Intouchables), le port du Khadi, l’égalité pour la femme, et l’éducation à la santé entre autres. Le 30 janvier 1948, alors qu’il se rendait à son ashram pour la prière, Gandhi est abattu à bout portant par un extrémiste hindou. Les témoins racontèrent qu’il prononça le nom « Rama » avant de pousser son dernier soupir.

Références

Parekh Bhikhu (1997). Gandhi, A very short introduction, Oxford University Press.

Easwaran, Eknath (2015). Gandhi the Man. How one man changed himself to change the world, Jaico Publishing House.

Nishikant Kolge (2016, 30 janvier).  « Was Gandhi a racist ? His writings in South Africa ». In: Economic and Political Weekly, Vol.L1, N0.5.