Vice President-elect Kamala Harris (Photo by CHANDAN KHANNA / AFP)

UMAR TIMOL

On constate que des intellectuels qui ont une sensibilité progressiste s’extasient de l’accession d’une figure cosmopolite, Kamala Harris, au poste de vice-présidente des États-Unis.

On peut comprendre cet élan du cœur, l’événement est singulier et remarquable, une femme métisse, dans un pays encore enchaîné à son lourd passé esclavagiste et génocidaire, à un cheveu littéralement du saint Graal, devenir la présidente des États-Unis. Cela relève du miracle. Kamala Harris, plus encore qu’Obama, symbolise l’affranchissement du poids de l’histoire, la réalisation du rêve américain, ce rêve qui nous dit que la chance est donnée à tout individu, peu importe sa couleur, sa religion, sa classe sociale, son sexe, de réussir et d’atteindre des sommets. Et tous ceux et toutes celles qui sont dominés ou exclus puiseront dans son remarquable parcours l’énergie nécessaire pour briser les plafonds de verre. Nos intellectuels ont donc raison d’applaudir à tout rompre, on comprend leur enthousiasme mais la lucidité nous contraint au scepticisme sinon au cynisme.

Noam Chomsky : « États-Unis, ploutocratie… »

Les États-Unis sont un empire, la « seule nation », selon Michael Ignatieff, « qui police le monde à travers cinq commandements militaires ; qui maintient plus d’un million d’hommes et de femmes en armes sur quatre continents ; qui déploie des groupes de porte-avions en veille sur chaque océan ; qui garantit la survie de pays d’Israël à la Corée du Sud ; qui tient le volant du commerce et des échanges globaux et qui remplit le cœur et les esprits de toute la planète de ses rêves et désirs ». Pour Noam Chomsky, le grand intellectuel américain, les États-Unis sont une « ploutocratie se faisant passer pour une démocratie formelle ». Donc, ceux qui dirigent ce pays doivent nécessairement être au service de ses vastes intérêts. La « démocratie » sert à proposer des candidats, pour la grande majorité, qui sont intégrés dans ce système de domination. On n’ira pas jusqu’à dire que ceux qui sont élus sont des ‘pantins’ mais il est évident qu’ils évoluent dans des limites bien définies du permissible. Ainsi le parti démocrate et le parti républicain, que tout semble distinguer, sont fondamentalement deux partis de droite, l’un représente la droite modérée et l’autre la droite dure. Ceux qui remettent en question le fonctionnement de l’empire ou qui veulent le démanteler sont inévitablement relégués aux marges. Il ne s’agit pas pour autant de dire Biden/Harris et Trump/Pence, c’est du pareil au même, il y a des différences structurelles mais ce sont véritablement des variations sur un même thème. On peut ainsi tempérer ou exacerber les excès du capitalisme, avoir une politique étrangère agressive ou moins agressive, atténuer ou encourager l’impérialisme économique ou militaire. Mais on ne peut changer le système, abolir, par exemple, le capitalisme ou lui trouver une alternative. L’empire ne l’autorise pas. Il en va de sa survie. Croire qu’une politicienne cosmopolite y changera quoi que ce soit est de la naïveté.

On peut mettre l’accession de politiciens apparemment hors du sérail, mais qui ne le sont pas en vrai, à des postes clés sur le compte d’une métamorphose de l’empire, qui est aujourd’hui prêt à s’accommoder de figures de la diversité. Il réalise ainsi d’une pierre, deux coups, il propose au monde l’image de la tolérance et de l’ouverture, une magnifique façade, on a franchement envie d’y croire, tout en perpétuant ses politiques de la domination. L’empire, à vrai dire, se soucie peu de l’identité, ethnique ou sexuelle, des politiciens, il ne leur demande qu’une chose, qui est l’asservissement à ses diktats.

La lecture de deux articles, parus dans « Jacobin », nous permet de mieux situer Kamala Harris. Ils nous démontrent que loin d’être l’incarnation du renouveau, comme certains semblent le croire, Harris est une politicienne traditionnelle. Branko Marcetic explique que « son ascension » représente « la défaite, au moins temporairement, de la gauche du Parti démocrate par la faction corporative du parti ». Et Harris, parmi d’autres exploits, avance-t-il, « s’est battue pour garder des innocents en prison, a bloqué les paiements aux personnes condamnées à tort, a retenu des preuves qui auraient pu libérer de nombreux prisonniers, a tenté de rejeter une plainte pour mettre fin à l’isolement cellulaire en Californie ». Pour ce qui est de la politique étrangère ce n’est guère mieux. Selon Sarah Lazare elle est un « hawk », un faucon ; « un examen de son bilan montre qu’en matière de militarisme, elle est tout à fait conforme – et parfois à droite – d’un établissement démocrate belliqueux ».

Naïveté et crédulité…

On est à des années-lumières de l’image candide qu’on nous propose. Il est, cependant, clair que le duo Biden/Harris sera moins pire que le duo Trump/Pence, du moins pour ce qui est de politique intérieure. Biden révoquera le ‘Muslim ban’, préservera et améliorera l’Obamacare, soutiendra, plus généralement, les causes progressistes. Par ailleurs, l’aile gauche du parti démocrate, parmi The Squad, travaillera à les aiguiller vers la gauche.

Mais pour ce qui est des changements structurels, il faudra repasser. Ceux qui croient que l’empire réformera un système économique global qui broie les individus, qu’il fera obstacle à l’oppression des Palestiniens, qu’il rendra l’archipel des Chagos à Maurice ou qu’il mettra fin à ses velléités impérialistes et coloniales peuvent rêver.

Le changement, si le changement est possible, viendra d’une nouvelle génération de politiciens, à la tête de laquelle on trouve la remarquable Alexandria Ocasio-Cortez. Elle est une figure majeure de la gauche authentique, engagée dans un processus de réforme radicale de la société américaine.

Il est utile de le répéter. Il faut saluer l’ascension de Kamala Harris au poste de vice-présidente. C’est un puissant et magnifique symbole. Mais il faut en finir avec la naïveté et la crédulité, ainsi en faire l’égérie de la révolution et du progrès.

Elle est un instrument de l’empire, tout comme l’était Obama.

Les mois à venir nous le prouveront.

Et ce ne sont pas les Palestiniens, ces damnés de la terre, qui subissent la toute violence de l’empire, qui nous diront le contraire.

Références

 

(1) https://www.cairn.info/revue-cites-2004-4-page-13.htm

(2) https://www.salon.com/2015/10/06/noam_chomsky_america_is_a_plutocracy_masquerading_as_a_democracy_partner/

(3) https://www.jacobinmag.com/2020/08/joe-biden-kamala-harris-vice-president-neoliberalism?fbclid=IwAR26ZudkEq_BU_qQYhTOxxWF1JXtxlhoBKl0RnStD5wD4s6mimy-3RaAWsA

(4) https://www.jacobinmag.com/2019/09/foreign-policy-kamala-harris-hawk-2020-presidential-campaign-iran-north-korea-russia