UMAR TIMOL

Quand on plonge dans un roman écrit par un maître, dans ce cas Kazuo Ishiguro, prix Nobel de littérature, on sait à quoi s’attendre. Une écriture presque parfaite, une architecture romanesque somptueuse ou encore un mélange de légèreté et de profondeur.  On admire le travail de l’artisan. Mais cela n’empêche pas le maître de nous surprendre et de nous émerveiller. Dans Klara and the Sun, roman qui traite de l’intelligence artificielle, Ishiguro crée ainsi la voix de Klara, un ‘artificial friend’, un robot qui a été fabriqué pour être au service des adolescents. L’histoire se passe aux États-Unis dans un futur indéfini, dans une société minée par de profondes divisions. L’intelligence artificielle nous raconte ce cheminement qui la mène de la vitrine d’un magasin, où elle est exposée, à la famille de Josie, une jeune femme. Elle nous fait part de ses observations, de ses émotions, de son apprentissage des êtres et de la vie. Ainsi elle fait de son mieux pour aider Josie, qui fait face à de sérieux problèmes, elle est gravement malade et évolue dans un contexte familial particulièrement difficile. Elle est, par ailleurs, fascinée par le ‘soleil’ en qui elle voit une divinité susceptible d’aider les humains. La voix de Klara est troublante et magnifique. Elle ne cesse d’ailleurs, plusieurs jours après avoir terminé la lecture du livre, de résonner en moi. Elle est dotée d’une conscience, elle est libre mais elle est captive de paramètres, ce qui est en fait une voix paradoxale. Elle est froide, d’une façon quasi mécanique, et chaleureuse, comme aucun humain ne peut l’être. Elle est naïve car elle découvre à chaque instant le monde et lucide parce qu’elle sait extraire du monde l’essentiel. Et elle est éminemment poétique, semblable à une nuée de Haïkus, une voix précise qui parvient à saisir la substance de l’éphémère, qui nous ébranle mais avec délicatesse. Elle est la voix d’un robot, d’une machine, qui n’est pas donc humain mais qui est en même temps très humain et sans doute plus qu’humain.

Et cette voix, alors que la science a désormais le pouvoir de radicalement modifier l’humain, par l’entremise notamment des progrès dans le domaine de la génétique, nous interroge. Est-ce que la science est au service de l’émancipation de l’homme ou de son asservissement ? Sommes-nous arrivés à l’ère d’un nouveau féodalisme où notre être est soumis au joug de la machine, être constamment surveillé, instrumentalisé, bientôt transformé, lui-même devenu une machine ? Et qu’est-ce que l’humain, en quoi est-il unique quand on sait que la machine le surpasse déjà dans de nombreux domaines ?

Dans une entrevue (1) accordée au New York Times, à propos de Klara and the sun, Ishiguro affirme que « the unstoppable advance of liberal-humanist values I’d taken for granted since childhood may have been an illusion ». Cette dystopie romanesque est effectivement aux antipodes des valeurs dont nous parle l’écrivain. Mais on pourrait proposer une autre lecture, ce roman est non pas une antithèse de ces ‘valeurs’ qui ont ultimement servi d’infrastructure au capitalisme, au colonialisme, aux génocides (2) mais leur prolongement et leur achèvement. Ainsi la société dystopique dans laquelle Klara évolue est possible, parce qu’on a fondé un système qui procède à la mécanisation, à l’exploitation et à la destruction de l’homme par l’homme. En somme, une monstruosité revêtue des apparats de mots grandioses.

Il faut écouter la voix de Klara, ciselée dans la forge des mots d’un maître. Elle nous envoûte et elle nous chuchote à l’oreille une question essentielle : alors que tout nous invite à la déshumanisation de soi et des autres comment s’humaniser et humaniser les autres ?

Il reviendra éventuellement à la machine de nous interroger sur notre humanité. Klara parmi.

(1) : https://www.nytimes.com/2021/02/23/magazine/kazuo-ishiguro-klara.html

(2) : Lire à ce sujet l’excellent ‘Restating Orientalism’ de Wael Hallaq : https://www.amazon.com/Restating-Orientalism-Critique-Modern-Knowledge/dp/0231187629