DANIELLE PALMYRE

Je regardais récemment une interview de Rosa Parks sur CNN. Elle raconte que, ce jour-là, dans le bus, un homme blanc était resté debout et ne demandait pas à s’asseoir. C’est le conducteur qui presse les quatre femmes noires assises  – dont Rosa Parks – de se lever afin de lui céder leur place, étant entendu qu’une personne noire ne pouvait pas s’asseoir à côté d’une personne blanche. Rosa dit qu’elle réfléchit et prit la décision de ne pas se lever parce qu’elle avait payé son billet au même prix que l’homme blanc. À la question du journaliste qui lui demande si elle en veut collectivement aux Blancs, Rosa dit que non et rappelle alors que certains Blancs ont lutté à côté des Noirs pour les droits civiques. Elle évoque alors ce que disait Martin Luther King : « Ce n’est pas une question de Blanc et de Noir mais de Bien et de Mal. »

La violence subie par Rosa Parks et celle plus large qui frappe la communauté des Noirs américains ou des Noirs tout court dans d’autres régions du monde, nous interpellent et nous renvoient à cette violence qui explose aussi ces temps-ci dans notre pays, signal d’une violence plus endémique. Ce qui se passe dans nos prisons a certes une dimension « ethnique ». De la même façon que la discrimination à l’égard de Rosa Parks. Tout comme la mort de centaines d’hommes noirs aux États-Unis et qui a abouti à « Black lives matter! » Faut-il que nous vivions dans un monde inhumain pour devoir proclamer une vérité comme celle-là, à savoir que toute vie humaine a la même valeur… Que la vie d’une personne noire a la même valeur que celle d’une personne d’une autre « ethnie »…

C’est pourquoi la question « ethnique » conduit inévitablement à la question ÉTHIQUE, cette question du Bien et du Mal, dont parlait Martin Luther King. Est-il bien ou mal de maltraiter, torturer et tuer un autre être humain, quel qu’il soit et quoi qu’il ait fait ? Est-il bien ou mal pour une société de continuer à fermer les yeux sur les injustices et les violences criantes dont sont victimes certaines personnes et certains groupes particuliers ? Est-il bien ou mal de dénier toute dignité à des personnes parce que leur peau est d’une certaine couleur ou leur culture différente de la nôtre ? Le racisme, sous n’importe quelle forme, est grave parce qu’il est le signe manifeste d’une perte de sens éthique qui conduit inévitablement à un déni d’humanité. 

On se souvient que des soldats nazis avaient déclaré, à la fin de la guerre – qui avait conduit à l’extermination de millions de personnes, –  qu’ils n’avaient fait qu’obéir à des ordres venus d’en haut et qu’ils ne pouvaient pas, par conséquent, être tenus pour responsables de leurs actes. Les bourreaux d’aujourd’hui évoquent le même principe. Ils ne sont pas responsables. Ils ont obéi à des ordres venus d’en haut, à la culture de leur groupe ou aux us et coutumes qui ont cours. 

Après l’expérience de la Deuxième Guerre mondiale, la philosophe Hannah Arendt a souligné cette entrée dans le mal qui n’entraîne aucune crise de conscience. L’expérience moderne du non-éthique ou du mal est celle de sa banalité, dit-elle. Le mal est devenu banal. Il évolue par contagion, silencieusement, depuis les petites transgressions quotidiennes jusqu’aux actes les plus barbares, sans que l’on discerne vraiment comment s’opère ce glissement. Des individus dans une société qui banalise le Mal adoptent des pratiques non-éthiques sans plus se poser de questions.

Lorsque les humains n’exercent plus leur conscience pour distinguer entre le Bien et le Mal, la voie est ouverte à la déshumanisation des autres. Mais ne nous y trompons pas : lorsque nous nions aux autres leur humanité, nous nions, dans le même temps, notre propre humanité. La seule véritable réponse, selon Hannah Arendt, est l’entrée dans la pensée : « Arrête-toi et réfléchis ». C’est notre dignité que de réfléchir avant d’agir. Les frontières sont souvent brouillées entre ce qui est bien et mal, ce qui humanise et ce qui déshumanise. Il est alors capital de s’arrêter et de se poser des questions, pour se donner peut-être la possibilité de pouvoir dire : « Non, cela je ne le ferai pas ! » Il semble que cette capacité de réfléchir sur ce qui est bien ou mal, sur ce qui est juste ou injuste, soit terriblement émoussée ces temps-ci et que le mal soit devenu « banal ».