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La dernière tentation de Yudishtira, ou sa libération

« Yada Yada hi dharmasya

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Glanir Bhavati Bharata

Abhythanama dharmasya

Tadat Manam Srijamyaham… »

« Quand tombe la rectitude et meurt la droiture, Ô fils de Bharat,

Alors surgissant, prenant corps, m’incarnant, en moi-même, J’agis… »

La mort de Dryuodhana

Yudishtira, roi exceptionnel de la Terre, en justice, sagesse et bonté livre le plus grand des conflits sur cette même Terre contre ses cousins les Kauravas ayant pour chef Druyodhana. Il remporte la victoire défaisant ses ennemis au prix d’un holocauste.

Quand, le combat terminé, Yudishtira quitte la Terre en marchant sur une montagne, vers les cieux, le premier être qu’il y voit et qui l’accueille à l’arrivée, est Druyodhana, son ennemi tué en combat singulier par son frère, Bhima.

Ce dernier avait vaincu par une manœuvre totalement illégale. Dans un combat à la masse, il frappa, mortellement, son adversaire sur le côté des jarrets, attaque prohibée selon les règles, avant de l’achever. Druyodhana mourant s’écria :

« Voleur, fils de Kunti, tu ne respectes pas l’art et les règles du combat ! »

« Voleur de pays, de royaume, menteur, être indigne toi-même », rétorqua l’autre, « N’ordonnas-tu pas de trainer ma femme Draupadi, saignante de ses règles, devant l’assemblée des rois ? N’acceptas-tu pas que ton oncle Shakuni vole au jeu de dés pour nous prendre notre royaume dans des enjeux trichés ? »

Yudishtira, présent, ordonna à son frère de cesser les insultes, car Druyodhana avait été suffisamment humilié. Il prit le mourant dans ses bras et pleura. Tel le dit le Salya Parva du Mahabharata au chant 58, édition Mohan Ganguli.

Qu’importe le vol, fortuna audentibus favet : la fortune sourit à ceux qui osent. Que ce soit par des armes de brute, la masse ; ou les armes de masse, les votes. Il suffit d’en faire le choix, l’élection. On est libre de son choix sans lequel il n’y a pas de dharma, ni karma.

Yudishtira, donc, arrive au ciel. Le nom Yudishtira vient des mots yudda qui signifie guerre et sthira signifiant stable, celui qui, en guerre, est stable. Il accède au ciel sans mourir, avec son corps de mortel, de guerrier. Il guerroie encore. C’est toujours le soldat, stable.

Guerroyer manifeste la violence, extériorise les coups, mais en intériorise l’idée. Qui donne du yang prend du yin. C’est comme une lecture : les mots disent le double-entendre de l’idée. Le peuple voit le soleil, le penseur l’étreint. À chacun son aune. À Yudishtira la guerre devant et en lui.

La guerre se déroule devant lui

Devant lui c’est le Mahabharata, le conflit entre les Pandavas et les Kauravas, les cousins ennemis, la plus grande guerre de l’humanité et faite avec des armes dépassant le nucléaire. La seule faute de Yudhistira, le long de la durée de l’apocalypse, c’est d’avoir menti à Drona, son maître de guerre, mais dans l’autre camp maintenant. Yudishtira, le stable, ne mentait jamais, tant et si bien que son aura donnait à son corps une impression surréelle. En effet, il semblait, en marchant, évoluer à quelques centimètres du sol et de même pour son vimana à l’arrêt.

Quant à son mensonge le voilà : Drona lui demanda si son fils Ashwattaman était mort, car telle se répandait la rumeur.

« Ashwattaman est-il mort, l’a-t-on tué ? ».

Yudishtira, à voix haute, répondit : « Oui, Ashwattaman est mort », ajoutant à voix basse, à peine audible, « Ashwattaman, l’éléphant. »

Car un éléphant, nommé Ashwattaman, avait été sacrifié pour maintenir ses dires. Ainsi l’avait exigé Yudishtira afin de pouvoir le proclamer. C’en fut Bhima le tueur.

Yudishtira, être droit sauf ce faux-pas, donc mauvais politicien, fut l’exemple du Dharma, de la rectitude. Drona le savait, mais il n’entendit pas la fin chuchotée de la réponse. Les mots entendus, de Yudishtira, le détruisirent, il cessa de combattre et mourut. Le but était atteint. Un des plus immenses meneurs de guerre des Kauravas fut bouté hors du combat. Le sort de la guerre, jusqu’alors en leur faveur, vira.

La guerre se déroule en dedans de lui

Au royaume des cieux voyant Druyodhana radieux, dans une grande joie, heureux, Yudishtira, stupéfait, s’exclama ainsi :

« Je ne désire rien des joies et de la félicité de Duryodhana qui sur Terre ne fut qu’un cupide, un politicien voleur de royaume, sans légitimité, dépendant de son père Dhritarashtra aveugle en tout, ne songeant qu’à son fils. Je ne veux aller que là où sont ma femme et mes frères, serait-ce même l’enfer. » Mahabarata :Swargarohanika Parva.

 

Vishnu Narada, souriant lui dit : « Erreur, Ô Roi, nulle inimitié n’existe ici aux cieux.  Druyodhana a donné sa vie en sacrifice au combat, il a suivi les rites stricts et terribles des guerriers. Il mérite sa place ici. »

 

« Et pourtant », reprit Yudishtira fils de Kunti, « je ne vois, ici, ni mes frères, ni notre femme Draupadi aux traits ineffables. Ils ont suivi les rites, donné leur corps en sacrifice au combat aussi. Nous avons soutenu une longue lutte, nous nous sommes cachés pendant treize ans suivant la promesse solennellement donnée. Notre royaume nous fut pris injustement par Druyodhana et les siens.

Et quand, après la guerre, j’offrais le rituel de l’eau aux âmes des morts, j’entendis notre mère Kunti me dire d’en offrir aussi aux mânes de Karna. Eussè-je su à l’heure du combat qu’il était mon frère, j’aurais placé mon armée, immédiatement à ses pieds. Le dharma me l’aurait commandé. J’avais bien remarqué, pendant les conciliabules d’avant la guerre, la ressemblance entre les pieds de ma mère et ceux de Karna, qui massacra tant des nôtres ! Mes yeux voyaient mais pas mon âme, enserrée dans un bandeau telle la reine Gandhari qui refusait de voir la lumière. Ensemble, qui nous aurait alors résisté ? Et tant de vies auraient été sauvées.

Ici, n’est pas le ciel. Je ne suis pas heureux, mais immensément triste. À quoi bon le ciel sans Arjuna le reflet d’Indra, Bhima, plus précieux que mon souffle, les jumeaux Asvins, aux yeux d’étoile qui égalaient la mort, et notre épouse la princesse de Panchala, à la conduite toujours droite, et même notre frère, notre aîné Karna ? Je veux voir les miens, tous, là où ils sont. »

 

Comme avant le début de la guerre, Arjuna refusait de combattre, si ce n’était que pour vaincre ses cousins, oncles, grands oncles, sa famille en somme, Yudishtira, à son tour refusait le ciel sans ses proches. La différence réside dans le fait que Krishna enlève le bandeau de l’esprit d’Arjuna et proclame la Bhagavad Gita, qui explique la vie et la mort, tandis que Yudishtira doit lui-même faire le cheminement de son illumination. Il est donc soumis à la tentation.

 

Voilà pourquoi Vishnu Narada dit : « Que cela soit accompli !»

 

Un messager des dieux l’emmène donc à travers un voyage horrible, dans une contrée semée de morts, de corps déchiquetés, d’arbres aux épines incassables, pointues tels des dards de fer, le tout couvert d’odeurs pestilentielles, à travers des rivières aux cours bouillonnants, quasi impossible à franchir. Yudishtira se laissa mener tandis que ses pensées lui striaient l’âme devant tant de malheur, surtout à la vue d’êtres subissant des tortures profondes, sans rémission, hurlant leurs douleurs. Il n’en put plus et demanda à son guide :

« Mais jusqu’où donc ? Ce voyage n’a-t-il point d’arrivée ? »

« Les dieux ont dit que nous voyagerions tant que tu peux et que cesserait le périple quand tu le déciderais. »

« Retournons donc », dit le fils de Kunti.

Mais à peine eût-il prononcé ces paroles que surgissant des ténèbres, des voix pleurèrent :

« Yudishtira, reste encore, ne pars pas s’il te plaît, ta venue fait cesser nos peines, ton aura surmonte la puanteur de ce monde et nous octroie une fraicheur. Reste encore, nous les malheureux t’en supplions, reste encore, demeure, »

« Mais qui êtes-vous donc, pour ainsi souffrir ? Qu’avez-vous fait ?

Alors les voix, qui semblaient d’un lointaine ressemblance sussurrèrent :

« Je suis Karna, je suis Arjuna, je suis Bhimasena, je suis Nakula, je suis Sahadeva, je suis Draupadi, je suis Drishtadumnya.. »

Le cadet de Kunti, écrasé par la douleur s’exclama : « Mais quel est donc ce destin odieux qui me poursuit ? Alors que Dryuodhana jouit des bontés et de la joie des cieux, lui qui fut un usurpateur, un tueur, les miens sont punis ici ! »

Une immense colère s’empara de lui et après avoir longtemps réfléchi, il dit au messager :

« Va dire aux dieux que je reste ici, car c’est à cause de moi que tous ces êtres souffrent. Il est donc juste et dans la nature du Dharma que je partage leurs peines. »

Les temples d’Éternité

Ces mots à peine dits, une puissante lumière qui montait en intensité envahit les lieux et les dieux prirent forme divine chacun, Indra et les autres se manifestant autour de Yudishtira.

« Tu mentis à Drona en lui disant une supercherie. Ainsi tu apprends la vérité par une autre supercherie. Ta résolution inamovible de suivre le Dharma, t’a conseillé de rester ici. Tu es un digne fils de la lumière. Nul de tes frères, n’a subi de sort injuste, ni ta femme. Ils sont tous dans la dimension des cieux. C’était ta troisième et dernière tentation. Tu subis la première quand je t’interrogeai dans les bois de Dwaita où tu vins boire aux eaux du lac, tu réussis, la deuxième fut le chien qui te suivit et que tu refusas d’abandonner. Maintenant, tu es libre. »

Alors après s’être plongé dans les Ganges Divines, abandonnant son corps humain Yudishtira mourut et assuma sa forme d’une autre dimension : la divine.

Dans l’Évangile apocryphe de Saint Thomas aux écrits de Nag Hammadi 11,2 traduit par Jean-Marie Servin il est écrit :

Logion 2 : Jésus a dit « Celui qui cherche qu’il ne cesse de chercher jusqu’à ce qu’il trouve ; quand il aura trouvé, il sera troublé ; troublé, il s’étonnera et il règnera sur le Tout. »

 

Dans le temple de Rani ki Vav au Gujerat, de façon plus subtile, ou dans celui de Konark en Orissa, plus ouvertement, les divers niveaux de combats de l’homme sont sculptés dans la pierre, afin qu’il se souvienne qu’il doit atteindre l’Éternité. Tel Yudishtira.

La tentation bée mais a la sortie étroite. La liberté se choisit.

 

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