JEAN PIERRE LENOIR

On a toujours coutume de dire que ce n’est que lorsque le vase déborde qu’on se rend compte qu’il s’était rempli sans qu’on ne s’en aperçoive…

Et c’est exactement ce qui se passe en ce moment dans notre chère île que des petits malins avaient jadis appelé le Tigre de l’océan Indien sans se rendre compte que déjà à l’époque le tigre commençait à perdre ses dents et que son pelage n’était pas aussi beau qu’il était censé être et qui dégageait déjà des relents d’un pourrissement interne…

La faute au tigre lui-même ?

Bien évidemment que non !

Rendons une chose, comme on a coutume de le faire pour César, aux Anglais, nos anciens colonisateurs. Lorsqu’ils sont partis en 1968, l’infrastructure publique qu’ils laissaient en héritage était dans un état irréprochable. Que ce soit celle du port ou encore de l’eau et de l’électricité, tout avait été bien pensé, exécuté et par-dessus tout, entretenu selon les règles. Il s’agissait alors de la sacro-sainte omniprésence des standards de fonctionnement.

Mais qu’est-ce qu’un standard ? J’ai été chercher sa définition exacte sur Internet qui me dit ceci en anglais, comme si l’ancien colonisateur veillait à ce que ces définitions mettent l’accent sur ce qu’il avait réalisé ici. « Repeatable, harmonized, documented way of doing something…..increase the reliability of a collective work decided and performed by experts… ».

Pas besoin d’aller plus loin dans la recherche. Ces quelques phrases nous donnent tout bêtement les moyens d’essayer de savoir si notre île Maurice actuelle répond à ces critères.

Et bien encore une fois non !

Une infrastructure pensée

Avant d’aller plus loin mentionnons au passage les réalisations du colonisateur d’avant les Anglais, c’est-à-dire les Français, qui eux aussi nous avaient laissé une infrastructure pensée et exécutée selon des standards dignes de ce nom. Il n’y a qu’à mentionner cet extraordinaire réseau de drains et de canaux de Port-Louis et de ses environs. Au lieu de les conserver et surtout de les entretenir qu’a-t-on fait par exemple de ceux des environs du Canal Dayot ? Au fil des années, d’une absence totale d’un plan d’occupation des sols et dans la foulée d’une urbanisation sauvage on a construit sur ces drains au petit bonheur la chance des permis de complaisance et de l’insouciance administrative. Et ce, sans même que quelqu’un en haut lieu tire ne serait-ce qu’une petite sonnette d’alarme. Résultat des courses, à la moindre très grosse pluie on parle de déluge et d’inondations tout simplement parce que ces travaux d’art qui avaient une fonction capitale d’évacuation des eaux ne fonctionnaient plus…

Tout ce qui se passe actuellement à Maurice résulte de cette chute des standards qui touche essentiellement au manque d’entretien des infrastructures publiques et à la nomination à des postes clés des gens qui ne savent même pas où se trouve la serrure…On n’entretient pas parce qu’on s’en fout ou parce qu’il y a à la tête des organismes publics des gens qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. L’Hôtel de Ville de Curepipe s’use, se détériore et finalement pourrit sur place au vu et au su de tout le monde parce qu’il n’y a personne en haut lieu chez qui existe la culture de l’entretien pour maintenir les standards esthétiques qu’un bâtiment comme celui-là nécessitait. Sur le plan du patrimoine architectural les crimes commis sont légion et les criminels sont institutionnels puisqu’il s’agit ni plus ni moins de ceux qui nous gouvernent. Et le problème ne date pas d’hier…

La liste de la chute des standards dans notre pays serait ici exhaustive. Disons simplement que quand tout va bien personne ne remarque quoi que ce soit d’anormal. Mais au moindre pépin on se rend compte que tout n’a été que maquillage et déguisement de la réalité et des compétences. Nous vivons dans un système qu’on a tellement épuisé à force de l’user jusqu’à la corde que la seule solution qui reste pour satisfaire l’électeur gogo c’est de lui faire croire que tout marche bien alors que derrière le rideau rien ne va car tout y est bouffé par les carias de l’incompétence.

C’est ce qui se passe en ce moment dans notre île en proie à une série de catastrophes qui ont mis en lumière cette chute des standards sur le plan humain. Celle-ci a dramatiquement déteint sur les équipements et les infrastructures dont ils font partie.

Pourrissement effrayant

Sur le plan des hommes, les récents événements nous ont montré à quel point la chaîne de commandement avait été complètement pervertie par des nominations de complaisance qui ont pourri l’efficacité de celle-ci. Et ceci est vrai du haut au bas de l’échelle. Déjà les manquements graves dans l’affaire Wakashio s’estompent dramatiquement devant l’autre affaire dramatique du remorqueur coulé. Et cette affaire met encore plus en lumière le pourrissement des hommes et du matériel dont ils ont la charge; des remorqueurs qui ont pourri sur place faute d’avoir été entretenus et une chaîne de commandement viciée, semble-t-il, par de mauvaises décisions prises par de mauvais décideurs. Et c’est malheureusement grâce à ce drame qu’on prend conscience de la chute des standards dans ce domaine.

Et que dire des standards moraux dont la maltraitance par nos gouvernants nous amène scandale sur scandale mettant à jour un pourrissement effrayant des hommes et des infrastructures gouvernementales et para gouvernementales. Les scandales de corruption sont tellement courants que pas plutôt une disparue dans les entrailles de la justice qu’une autre surgit, plus grave encore avec de nouveaux acteurs qui ont oublié ou jamais su ce qu’était un standard moral…

Tant va la cruche à l’eau qu’elle se casse, ainsi va le proverbe. Gageons que si un fabuliste célèbre renaissait aujourd’hui avec un passeport mauricien entre les mains il aurait tellement matière à écrire qu’il n’y aurait pas assez de papier à noircir pour dénoncer les scandales financiers, la mauvaise gestion et l’inefficacité scandaleuse et mortelle à terme de certains de nos organismes…