KHAL TORABULLY
Impressions en cours…
Derrière les rapports et analyses des actuaires et des autorités, avec pyramide des âges en argument-clé, une section de la population est dans les viseurs : le troisième âge ou les gran-dimounn. Je scrute ici des impressions et des pistes à creuser, alors que la réforme de la retraite est au débat parlementaire du Finance Bill ce vendredi.
L’impression générale au pays – je poursuis ma tomographie relative à la réforme de la Basic Retirement Pension (BRP) – est qu’après une vie de labeur, les anciens sont désignés comme les gêneurs des finances publiques, voire les saboteurs de l’équilibre budgétaire et de la croissance. Pour eux, l’état, se fiant aux ‘recommandations’ de Moody’s, du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque Mondiale, cherche à ponctionner leur pension, devenue une ‘Liability’ au vu des caisses fragilisées de l’État, après deux gouvernements dépensiers, la crise du coronavirus, les guerres en Ukraine et d’Epstein.
En ce moment même, comme par contagion, en France, le gouvernement Lecornu annonce sanctionner ceux qui utilisent plus de cinquante boîtes de médicaments par an, entendez par là, en grande majorité les aînés, plus fragiles vers la dernière tranche de leur vie. Faudrait-il faire une petite piquouse aux vieux qui coûtent cher à la Sécurité sociale ? On appliquerait le darwinisme à la pyramide malthusienne des âges. Les vieux, c’est inutile…
Compliqué, flou et casse-tête technocratique
Dans ma tomographie pré-budgétaire (1), j’avais proposé une radiographie d’un magma de données qui créerait un « flou » de la pensée chez les (aspirants) pensionnés. À savoir, qu’après le choc existentiel de la Covid, des guerres, du génocide, de l’hyperinflation et des peurs fondées et archaïques, la State Age Pension (SAP) constitue un tremblement de terre. Elle mettrait en péril l’universalité de la pension et la souveraineté du pays face aux instances globalistes.
Cette réforme, rappelons-le, du fait du vieillissement de la population, d’une certaine dénatalité et de l’exode des jeunes vers des cieux meilleurs, pose problème. Car la pension est la seule source de revenus pour beaucoup de seniors. À cette peur croissante de se retrouver démunis, beaucoup de gran-dimounn souffrent aussi d’un problème majeur qui ronge les structures familiales à Maurice : les enfants toxicomanes dans le pays le plus addict de l’Afrique. Cocktail anxiogène garanti, qui pousse le troisième âge sur le lit ou le pavé, avec un nouvel élan syndical. PA TOUS NOU PANSION, slogan omniprésent couplé avec la désaffection croissante quant au gouvernement travailliste des 60-0. ‘MARI’ ERREUR… Le pays est une marmite qui bout de peurs, de colère et de désespoir. Que faire ? Comment comprendre la SAP, renommée avec d’autres configurations, nommément, à la carte ? Et l’abrogation du test des « moyens » devenue une grille à déchiffrer ?
L’art et la manière
de pousser en reculant
Un fait complique le décodage de la SAP – qui s’est muée en quelque chose d’autre tout en revenant à son état antérieur, mais aménagé.
La réforme de la retraite a fait l’objet d’un rapport avec des actuaires, entre autres, que de nombreux Mauriciens perçoivent avec suspicion. Il s’agit, globalement, de la sécurité sociale à refondre. Autour de la table des négociations ? Pas si sûr. Il y a un hic que tout le monde constate : le déficit de consultations préalables et d’une communication respectueuse pour une réforme-phare à mener. Ce hic est même souligné par des membres de l’équipe dirigeante. Le passage en force sur un tel sujet donne des urticaires aux concernés, de même qu’aux acteurs sociaux.
Autour de cette table encore à dresser, les intéressés s’inquiètent de la façon de procéder du Premier ministre. Une chose saute aux yeux, déjà, après la nouveauté de l’annonce. L’effort viendrait des mêmes tondus. L’État taxerait davantage les fruits du travail des pauvres, on épargnera les riches. La fracture sociale a ici son théâtre freudien : la mort du père ou du grand-père, actée par le fils du père de la nation. Le pouvoir, avec force graphiques et calculs, brandit les injonctions des Moody’s, FMI, Banque mondiale, alors que les précarisés parlent de leur vie, voire de leur survie. Le dilemme gérontocratique devient un nœud gordien transgénérationnel : comment sauver l’État-providence alors que l’hyper libéralisme est clairement le socle idéologique de l’équipe qui propose la réforme ? Références : Thatcher, Bastiat…
La réforme fait ressortir deux choses : le langage complexe, voire labyrinthique, du comité d’experts élaborant la réforme. Il semble reposer sur une intermédiation, voire un pare-feu gouvernemental. Dans la conscience populaire, on saisit que la réforme est portée par le chef du gouvernement, le même qui avait promis une augmentation pour les retraités en campagne électorale. Avec son revirement. Il y a un cafouillage dans le discours de la réforme élaboré par des actuaires. Un corps pensant non-élu, un peu à la manière du cabinet McKinsey en France, officine de conseil américain que Macron a sollicitée pour la logistique du plan Covid. McKinsey a aussi travaillé sur l’assurance-chômage et la réforme des retraites. Est-ce que cette intermédiation, comme le suggère Frédéric Teulon, indiquerait « une déroute du management public » ?
Déréalisation
et intermédiation managériale
L’historien Johann Chapoutot nous livre une réflexion qui a le mérite d’être glocale. Il nous met en garde contre le principe de déréalisation actif dans une méthode managériale qui consiste à brandir tableaux Excel, costing et chiffres abondants dans des actes de dégraissage de l’État-providence, qui ignorent les humains. Il cite la « théorie du drone » du philosophe Grégoire Chamayou, exposant le coefficient de déréalisation dans les actions menées au nom de l’État. C’est le calcul froid ignorant les sueurs froides de papi et mamie. Le drone tueur… J’avais été interpellé par ces « exécutions extra-judiciaires » de l’époque d’Obama où le drone tuait à distance avec un écran et un joystick, comme dans un jeu vidéo. On dématérialisait la victime, la souffrance humaine. Cette intermédiation qui met la personne humaine à distance est adoubée par le fractionnement des tâches.
Le peuple questionne : qui est vraiment responsable quand c’est l’exécutif et un corps d’experts qui mènent une politique impactant tout un pays ? Le FMI, la Banque mondiale, le GIEC, Moody’s, certains actuaires, « la main invisible », le gouvernement ?
Ce brouillage référentiel, dans la tête de beaucoup, serait un dissolvant de l’instance responsable de l’acte social, politique ou économique animant la réforme en cours… Le signifiant « flou » est un des mots capitaux résumant les réactions face à la réforme, tout comme les couacs de communication et le manque de négociation et de pédagogie. Finn met saret avan bef… Au Parlement mardi, le PM a annoncé qu’il proposerait un amendement pour éviter toute « confusion » à ce sujet. À suivre ce vendredi.
Le deuxième aspect de la réforme des pensions est une fracture sociale et politique transgénérationnelle, qui ramène à la mémoire collective la grève générale de 1979. Les vieux semblent retrouver une certaine jeunesse, avec l’idée de battre le pavé comme aux grands jours des luttes syndicales et des luttes des classes. Curieux retour de l’Histoire. L’âge devient donc un facteur fédérateur, pour lutter contre le ‘géronticide’.
Beaucoup d’informations. Trop ?
Le pays est donc au laborieux décodage de tableaux et graphiques suivant l’âge de retraite « au choix », avec dégrèvement et bonifications. Le bras de fer est engagé, cela est clair. Nous sommes résolument à un moment-clé de l’avenir de l’État-providence à Maurice. Surtout que beaucoup de signaux sont alarmants dans une société qui peine à relancer la productivité, surtout énergétique et alimentaire, et qui subit un mode de vie de surconsommation avec le coût du crédit qui augmente. Il manque des bras dans de nombreux secteurs. L’espoir déçu du peuple votant des 60-0 est bien réel. Même si on a tendance à le déréaliser…
Un fait, dès lors, est saillant dans notre République : des gérontocrates seraient-ils contre leur tranche d’âge au nom des intérêts dictés par des intérêts ultralibéraux ? Cet article ne fait que poser quelques jalons du mood du peuple, qui peine à décrypter le discours technocratique et son jargon statistique. Surtout, quand il doit faire le choix entre de la viande de buffalo congelée ou une boîte de sardines sans piments confits… En se demandant si le riz ration suffira pour les lendemains qui déchantent, la souveraineté nationale sur ros-kari. Pendant ces temps, les très riches, eux, s’enrichissent au-delà de tout entendement. Le « flou » persiste, de l’avis même des parlementaires expérimentés. Un flot d’explications, d’amendements, de corrections abonde à la suite du refus de la SAP par le peuple, vieux ou jeune. Celui-ci demande de ne pas confondre vitesse et précipitation sous une avalanche de données.
Baudrillard soutenait que viendrait le temps où nous aurons beaucoup d’informations. Mais pas plus de sens avec. Dans la logorrhée des chiffres et des analyses, où les papis et mamies sont tâtonnants, déréalisés, réduits à des données de management, dans le sillage du 60-0 indigeste, qui aura le dernier mot ?


