REYNOLDS MICHEL

Les manifestations, qui ont essaimé dans tous les États-Unis et les grandes villes du monde, depuis la mort de George Floyd, le 25 mai dernier, lors de son interpellation par un policier blanc après l’avoir imploré de le laisser respirer, donnent-elles de quoi espérer dans une Amérique post-raciale réconciliée ? L’Amérique sera-t-elle capable d’écouter les appels qui montent de la rue et de ses enfants les plus avisés pour se transformer radicalement, pour que « les vies noires comptent », pour que « toutes les vies comptent » et pour plus de justice et d’équité ?

Un tournant historique dans « l’indicible horreur » ?

Ces manifestations, d’une ampleur inédite aux États-Unis depuis le mouvement des droits civiques dans les années 1960, ont vu naître des phénomènes tout à fait nouveaux : des policiers, genou à terre, affichent, un peu partout dans les grandes villes et de manière assez inattendue, leur solidarité avec les manifestants; des shérifs marchent avec les manifestants sous le cri « Black Lives matter » (Les vies noires comptent) ; des conseils municipaux qui s’engagent à démanteler leurs services de police et à reconstruire avec la population d’autres forces de sécurité, tout en transférant une partie des fonds alloués au budget de la police vers des projets au service de la jeunesse. Tout cela est du jamais vu aux États-Unis.

« Être Noir aux États-Unis ne devrait pas être une condamnation à mort », déclare, lors d’une conférence de presse, le mardi 26 mai, Jacob Frey, le maire de la ville de Minneapolis, où George Floyd est mort asphyxié par pression prolongée sur le cou pendant près de neuf minutes (8 minutes 46 exactement). Pour la sénatrice de Californie, Kamala Harris, ancienne procureure et ancienne candidate à la primaire démocrate, ce qui s’est passé pour George Floyd et d’autres « arrive depuis des générations aux Noirs américains de tout âge ». C’est « la triste réalité », soupire-t-elle dans un tweet. L’ancien vice-président Joe Biden et candidat démocrate à l’élection présidentielle américaine de novembre prochain, évoque pour sa part « la plaie béante du racisme institutionnel », en déclarant que « l’heure de la justice raciale a sonné ». La mort de George Floyd peut-elle aider l’Amérique à se remettre en cause en donnant toute sa place aux Noirs, sa pleine citoyenneté ? C’est la question qu’il convient de poser.

Pour l’heure, il est difficile de répondre à la question. Il faut sans doute attendre encore quelques mois, voir qui sera le prochain président des États-Unis et l’état des forces en présence dans la phase postélectorale. Quoi qu’il en soit, il convient d’abord de bien évaluer la présente situation de violence faite aux Noirs et les raisons de leur colère. Cela nécessite de remonter dans le temps, car le racisme anti-noir et les violences raciales sont profondément enracinés dans l’histoire de ce pays, dans l’esclavage et puis dans la ségrégation raciale maintenue jusqu’en 1964-1965‒, un siècle de ségrégation. L’esclavage, ce crime contre l’humanité, c’est l’histoire des Noirs aux États-Unis; « Les corps noirs qui se balancent dans la brise du Sud / Etranges fruits pendus aux branches des peupliers » (1) c’est l’histoire des Noirs aux États-Unis; l’expérience viscérale du racisme qui détruit les corps, c’est l’histoire des Noirs aux États-Unis ; « l’indicible horreur de la brutalité policière », évoquée par Martin Luther King, c’est l’histoire des Noirs aux États-Unis. L’héritage de ce passé, ce sont les maux sociaux dont sont victimes de nombreux Noirs.

Se méfier des rêves

Quelques chiffres pour illustrer l’état de la situation socio-économique faite aux Noirs américains. Un homme noir sur dix, âgé de 20 à 35 ans, est en prison. Les prisons américaines comptent 38% de Noirs alors qu’ils ne représentent que 14% de la population. En 2018, 20,8% des Afro-américains vivaient sous le seuil de pauvreté, c’est-à-dire avec moins de 12 dollars par jour, contre 10,1% chez les Blancs non hispaniques. Le taux de chômage est également deux fois plus élevé au sein de la population noire au premier trimestre 2020. En 2018, le revenu médian des ménages afro-américains s’élevait à 41 360 dollars, contre 70 642 pour les ménages blancs non hispaniques. Les Afro-Américains sont surreprésentés dans les décès liés à la Covid-19 : environ 42%, bien plus que leur part dans la population (14%). Ils ont évidemment plus de risques que les Blancs d’être tués par la police (2,5 fois). Bref, malgré la réaffirmation du principe d’égalité et l’émergence d’une classe moyenne noire, le fossé qui sépare Blancs et Noirs est loin d’être comblé.

L’élection d’un Noir américain à la tête de la Maison Blanche en 2008 n’a donc pas suffi à modifier la donne. Nous avons même assisté à une montée en force de violences policières sous le second mandat de Barack Obama (2013-2017). D’où la résurgence du militantisme noir au travers du mouvement Black Lives Matter (“les vies des Noirs comptent”). Ce mouvement, né à la suite de l’acquittement en juillet 2013 de George Zimmerman, accusé de l’assassinat de Trayvon Martin, un adolescent noir de 17 ans, a pris une ampleur plus importante en 2014, après la mort d’Eric Garner à New York après avoir lui aussi imploré les policiers de le laisser respirer («I can’t breathe»), et celle de Michael Brown, 18 ans, à Ferguson (Missouri) durant l’été 2014, et Tamir Rice, 12 ans, à Cleveland (Ohio), en novembre de la même année. À chaque fois, la justice a entériné la thèse de la légitime défense. Aujourd’hui, c’est au cri de Black Lives Matter (BLM) qu’on proteste contre les violences policières et pour en finir avec le racisme institutionnel qui s’appuie sur les forces policières et sur une justice d’État.

Avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche en 2017, l’espoir suscité par l’élection de Barack Obama de voir advenir une société américaine post-raciale réconciliée est parti en fumée. La mort de George Floyd fera-t-elle bouger les lignes en ouvrant l’espoir de voir se concrétiser le projet d’une société post-raciale ? Rien n’est moins sûr, même si certains signes donnent d’espérer (voir notre introduction). Mais si les Américains et Américaines dans la grande majorité veulent une Amérique post-raciale réconciliée, ils/elles trouveront la manière de la faire. Le départ de Trump de la Maison Blanche sera un signe dans cette direction, vers peut-être la promesse d’une Amérique apaisée et plus égalitaire.

(1) Cf. « Strange Fruit », texte de protestation contre la vague de lynchages, composé par le poète Abel Meeeropol, en 1937, et interprétée de manière inoubliable par la chanteuse de jazz. Billie Holiday.