Comme une puissante lame de fond, la masse dite silencieuse a émergé samedi dernier des profondeurs du pays pour déferler sur Port-Louis, notre capitale, pour faire tache d’huile dans les annales historiques du pays. Ils étaient 60 000 pour le décompte officiel, mais 75 000, voire 150 000, venus de tous les horizons du pays, des villes comme des villages, de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel multiculturel et multiethnique du pays, et de toutes les classes sociales à remplir des avenues port-louisiennes, comme la rue du Gouvernement, à partir la place de la Cathédrale, en passant par La Chaussée et la rue John Kennedy, dans un élan d’abord patriotique et empreints d’un mauricianisme pur et dur, comme l’a fait remarquer un observateur éclairé. Ils étaient là pour démontrer de matière spectaculaire que quelle que soit la place qu’ils occupent dans la société mauricienne, ils sont des citoyens à part entière de ce pays, qu’ils sont loin d’être indifférents à tout ce qui touche la vie dans ce pays et que, surtout, ils sont des électeurs mauriciens et participent au choix de nos élus. Et qu’ils ont leur mot à dire concernant la façon dont le pays est géré. C’est une des rares manifestations, en dehors de la fête de l’indépendance, durant laquelle la foule a entonné en chœur l’hymne nationale à plusieurs occasions en brandissant le drapeau national.

C’est avec cela en toile de fond que la foule de marcheurs et de manifestants a crié sa colère, sa frustration et son exaspération contre toutes les formes de dérives qui ternissent l’image du pays, mettant en péril l’avenir des jeunes, présents en très grand nombre à la manifestation. Le naufrage du Wakashio et la marée noire qui s’en est suivie auront été la goutte d’huile ayant fait déborder le vase. Bruneau Laurette, par son courage et son audace, aura été le catalyseur, celui qui a réussi à ouvrir la vanne pour libérer le réservoir de frustrations qui s’accumulaient dans le pays sur tous les plans. Malgré toutes les explications données par les autorités, dont le Premier ministre, une grande majorité de la population est en effet toujours convaincue que le déversement d’huile, qui a créé une marée noire et affecté la flore et la faune dans cette région sensible du pays, aurait pu être évité si le gouvernement avait agi promptement. Les explications concernant le temps inclément sont digérées difficilement. Le fait que les radars ne fonctionnaient pas, que Le Dornier n’avait pu décoller et que les hélicoptères étaient en panne n’a fait qu’accentuer cette exaspération. L’arrivée par dizaines de dauphins venus mourir dans notre lagon, coïncidant avec le sabordement de la partie avant du Wakashio, longue de quelque 250 mètres, n’a fait que s’ajouter au drame. Pour beaucoup de Mauriciens, les masques de nos dirigeants sont tombés pour exposer au grand jour l’incompétence et tous les travers qui minent l’administration publique, et qui sont attribués à la politisation de nos institutions. Ce qui explique que des manifestants n’y sont pas passés par quatre chemins pour demander que le gouvernement et son Premier ministre « lev pake ale » ou en scandant « Bour li deor ! ».

L’accident du remorqueur Sir Gaëtan Duval, qui a fait trois victimes et un disparu, nous a montré que les autorités pouvaient intervenir promptement si elles le voulaient. Toutefois, les circonstances ayant mené à ce drame ont mis en exergue le fait que « there is some thing rotten in the State of Danemark ». La maladresse du président, qui a cru bon d’évoquer les indemnisations alors que la douleur des parents des victimes était encore vive, a été déplorée. L’enquête, dirigée par un magistrat, déterminera non seulement comment des décisions ont été prises, mais aussi les circonstances et les responsables de ce drame humain.

Ces drames et manifestations ont par ailleurs bénéficié d’une couverture médiatique internationale sans précédent. Ainsi, même si nous sommes tentés de nous complaire dans les travers de notre insularité, au point de croire parfois que nous sommes le nombril du monde, il est bon que nous prenons conscience que nous sommes parties intégrantes d’un écosystème écologique, économique et démocratique planétaire. Nous avons des comptes à rendre à la communauté internationale concernant la façon dont nous gérons le pays et le patrimoine qui tombe sous notre responsabilité. Aussi bien le gouvernement que l’opposition ont des leçons à tirer de la manifestation du 29 août.