BERNARD CAYEUX

Chaque année, l’exercice du budget s’apparente à la nuit de Noël dans un quartier pauvre. Tout le monde est en émoi, tout le monde est attentif, des grams dans la main, on prétexte l’évènement pour boire encore un coup à l’espoir d’un avenir meilleur. Contrairement à la Noël, tous les pétards font « fizet ». C’est un grand « Pschiit » sans les bulles. Mais le citoyen mauricien semble se complaire dans la déception et la souffrance, il en est accro ; les résultats d’élections en sont la preuve.
Bien des techniciens du chiffre, du haut de leurs tours d’Ébène, le nez dans le guidon, vont sortir leurs lettres, participant à un concours de l’analyse la plus percutante. Ces experts ne manqueront pas de commenter sur la forme, mais qu’en est-il du fond ?
Après la salutation d’usage aux quelques mesures de soutien aux plus démunis, y compris les éternelles promesses de logements sociaux qui ne se réalisent jamais et l’enfumage par un gaz à bon marché, ce budget n’apporte quasiment rien de nouveau, rien de novateur, de surprenant, de frais, aucun nouveau souffle, aucun plan directeur et surtout aucune motivation.
Cela fait 18 ans que la grande braderie du pays a commencé. 18 ans que le concept, permettant à certains au secteur sucre de réduire leurs dettes par la conversion et vente de leurs terres aux non-Mauriciens, sous des conditions complexes, mais relativement strictes, selon lesquelles le Graal prenait la couleur d’acrobaties fiscales « légales ». Ce principe fut plus tard élargi au niveau des affaires (y compris au sens péjoratif du terme), par un secteur financier offshore, permettant cette fois aux véreux de ce monde de transiter des fonds en dessous des radars. Cette réalité permit que l’évasion fiscale prenne une teinte plus noble sous l’appellation « optimisation fiscale », tout en utilisant les mêmes rouages que ceux du blanchiment d’argent mal acquis. Cela fait 18 ans que l’île Maurice attire une activité et forcément une faune peu scrupuleuse, du coup mettant à mal ceux qui viennent chez nous avec de vrais plans, de vraies richesses et qui sont aujourd’hui des Mauriciens à part entière. 18 ans que les valeurs morales s’érodent au profit du profit.
Et pourtant, cela fait 18 ans que cette braderie s’éloigne de son but premier. 18 ans donc, tant au niveau du pays que de l’ensemble de ces groupes, y compris leurs ailes hôtelières, que la dette s’agrandit et que leur résilience s’amenuise. Cela fait 18 ans que le modèle économique proposé s’essouffle et depuis bien plus longtemps que nous puisons dans un capital jamais pris en compte, celui de notre patrimoine, de nos terres, de ses écosystèmes et de sa beauté. 18 ans que nous trayons la même vache en espérant néanmoins qu’elle meure pour enfin vendre sa peau.
18 ans et une « pandémimique » plus tard, nous remettons le couvert, mais cette fois les assiettes sont vides. Il est temps de traire le taureau aussi… Les conditions liées à l’achat immobilier par les non-Mauriciens s’assouplissent. Aujourd’hui, nous permettons l’achat de terres nues, de biens sur toutes terres si ce n’est pas au rez-de-chaussée et sans doute des appart-hôtels sur notre littoral (reste à clarifier), soit des terres les plus prisées de l’état. Cette fois c’est pour désendetter l’hôtellerie.
Pendant ce temps, sur les terres de ce même état, celles qui se trouvent à l’arrière de ces immeubles, du côté qu’on n’ose pas trop regarder, que ce même gouvernement minoritaire dans le cœur des citoyens ose expulser les enfants du sol par déploiement de forces intimidantes « pour permettre le progrès » selon le principal responsable. Aujourd’hui nous trayons le taureau et la vache avec un fusil sur la tempe et un couteau sous la gorge.
Ce budget ne permet pas l’épanouissement de nos richesses naturelles renouvelables et infinies. Ce grand exercice comptable dénué de toute créativité ne compte que sur ses comptes et pas sur la créativité des gens. Cet exercice montrant que très peu de solidarité compte sur la désolidarisation du peuple en creusant des écarts socio-économiques et des ghettos. Enfin, un exercice peu intelligent qui ne croit pas en l’intelligence du peuple, pas plus qu’en son sens inné de la débrouillardise, de sa gentillesse légendaire et l’ambiance du pays qui, eux-mêmes, dépendent directement du bien-être de sa population.
C’est sur ce même porte-à-faux qu’on base une relance du tourisme qui s’appuiera sur une île Covid-free alors que le monde a déjà mis derrière lui cette triste parenthèse de la manipulation de l’humain. On croit dur comme fer qu’on attirera le voyageur post-Covid en lui proposant de se poser dans une bulle aseptisée aux produits chimiques, démarche ressemblant étrangement à celle du confinement, qui consiste à miser sur la peur des gens.
C’est dans cette même logique qu’on pense que les étrangers se précipiteront vers un pays où le droit à la terre est régi par une politique partisane à peine voilée, un pays sous grande tension sociale, que ses dirigeants attisent pour trouver le prétexte à l’instauration de l’état d’urgence.