PATRICK FABIEN, prêtre et membre d’Affirmative Action

Jusqu’au 13 mai 2021, le Kreol Morisien (KM) ne figurait pas sur la liste des matières offertes en grade 10. Quand les parents devaient opérer le choix de matières le 13 février 2021, ils ont demandé pourquoi le KM n’était pas offert après 9 ans de scolarité, c’est-à-dire du grade 1 au grade 9. La réponse était que Cambridge n’acceptait pas le KM en grade 10 selon une des versions officielles. Puisque Cambridge n’acceptait pas, ça voulait dire que le KM mor lamem. Pourtant, selon nos sources, beaucoup étaient d’accord pour que le KM figure sur la liste des optional languages offertes en grade 10 à côté du tamil, marathi, hindi, telegou, urdu, mandarin et arabe comme cela a toujours été le cas depuis 9 ans. Malgré les plaidoyers de diverses parties dont Arnaud Carpooran à l’UOM et Jimmy Harmon au SEDEC, la ministre de l’Éducation était restée silencieuse sur la question du KM pour la rentrée juin 2021. Nous ne saurons jamais d’où est venue une telle réticence. Alors, qu’est-ce qui s’est passé pou ki boul devire, pour que le KM puisse entrer parmi les optional languages en grade 10 ? C’est la chronique du combat d’Affirmative Action (AFAC) qu’il est bon de rappeler.

Affirmative Action prend la question du KM par les réseaux sociaux, le 21 mars 2021, décrété Journée internationale contre l’élimination de la discrimination raciale. Notre protestation verbale est suivie d’une lettre que nous déposons le 26 mars au bureau du Premier ministre demandant que le KM soit inscrit au programme à la prochaine rentrée scolaire. Nous ne recevrons pas un « accusé de réception », mais nous apprendrons une semaine après, le 2 avril, qu’un comité ministériel – présidé par le PM lui-même – a été mis sur pied. Quelle joie ! Cette nouvelle sera suivie d’une rencontre avec la ministre de l’Éducation dans les jours qui suivent. C’est de la bouche de la ministre que nous entendons pour la première fois la proposition du Home Grown Solution pour le KM. Une solution propre à notre système d’éducation. Dans Affirmative Action, quoique prudente, certains pensaient que la décision pour le KM en juin 2021 ne saurait tarder, mais certains étaient plus pessimistes sur l’issue des promesses. Nous étions dans l’expectative.

Pendant les deux premières semaines d’avril, on n’entendait rien. Devant ce silence assourdissant, nous déposons une lettre au MES demandant des explications sur le refus de Cambridge d’inclure le KM dans notre cursus scolaire. Toujours rien. C’est alors que nous prenons la décision de porter l’affaire en cour au début du mois de mai. Un avocat et un avoué ont été contactés. À peine quelques jours après, le 13 mai 2021, de manière inattendue, tombe la décision du Conseil des ministres : le KM entre dans la cour des grands. Il est proposé comme sujet parmi les optional languages en grade 10. Affirmative Action s’en réjouit. C’est une grande discrimination envers les parents et élèves qui a été réparée. Sous pression, l’État a revu ce qui aurait dû suivre le cours normal des choses. Mais il a fallu un combat pour que le KM ait sa place dans la République de Maurice. Aujourd’hui beaucoup de ceux qui étaient restés tranquilles pendant le combat d’Affirmative Action s’en réjouissent. Nous nous en réjouissons doublement avec eux.

Cependant, une question subsiste. Le KM est-il vraiment entré dans la cour des grands ? La question est pertinente pour un des grands promoteurs du KM. Certes, le KM sera comptabilisé parmi les 5 Credits pour passer du SC au HSC. Mais jusqu’à présent il n’est pas inscrit dans le cursus de Cambridge International. Selon la ministre, une demande a été faite par le MES à Cambridge en 2018. Cambridge International a informé le MES qu’il a déjà des critères préétablis pour l’introduction d’une nouvelle matière. À ce stade, il ne pouvait pas agréer à la demande parce que d’après Cambridge, Maurice ne répondait pas aux critères.  Quels sont ces critères ? Aucune explication n’est donnée.

Quand nous savons que Cambridge International a inclus dans le choix des sujets offerts en SC et HSC, des langues telles que le swahili, le kazakh ou le thaï et que le créole antillais est inscrit au programme du baccalauréat en France, rien n’empêche que le KM soit inscrit dans Cambridge avec un dossier bien ficelé. Nous ne manquons pas d’experts à l’UOM, MES et MIE pour mener à bien ce travail.

Tant que le KM n’est pas inclus à Cambridge, il restera un citoyen de seconde zone. Parmi la centaine de sujets offerts, il reste le seul en dehors du parasol de Cambridge. On ne peut appeler cela une décolonisation mais une ostracisation, une exclusion du KM. Ce qui est un mal est présenté comme un bien. En fait, le KM est exclu puisqu’on ne pourra pas être lauréat avec le KM alors qu’on pourra le devenir avec les langues asiatiques ou l’arabe. Ce qui est présenté comme une avancée cache une exclusion qu’on a de la peine à camoufler. On pourrait aller plus loin en demandant si le KM sera reconnu par la PSC pour entrer dans la fonction publique. En principe, rien ne peut empêcher cela, mais jusqu’à présent il n’a pas été dit que la loi sera modifiée afin d’inclure le KM.

Le combat d’Affirmative Action n’est pas terminé. Le KM doit entrer sous le parasol de Cambridge quitte à ce que nous changions d’institution d’examen un jour. Pour l’instant le home grown solution demeure un acquis provisoire jusqu’à ce que nous puissions intégrer Cambridge. Le KM n’est pas un sujet offert pour rester médiocre, mais un atout pour progresser dans l’univers de la connaissance. Il n’y a qu’à voir les résultats du PSAC en 2021. Le progrès ne viendrait-il pas aussi du KM pris par 6000 élèves ? Je laisse le soin aux spécialistes de faire le rapport. Pour nous Affirmative Action, le combat continue, sinon ce serait encore une discrimination à l’égard du KM.