UMAR TIMOL

Il dit souvent pour rigoler qu’il ne porte pas de masque puisque son visage en est un. Il n’en a pas besoin. Il ne croit pas si bien dire. Il joue à être depuis toujours. Il en est ainsi pour deux raisons. D’abord parce que cela lui accorde un sentiment de pouvoir, personne ne sait ce qu’il est. On croit le connaître, après tout il est un être affable, généreux, doux mais ce n’est qu’une illusion. Il trouve que c’est jouissif de pouvoir tromper tout le monde. Ensuite, parce qu’il ne peut faire autrement. Son métier réclame qu’il soit ainsi. Un homme de pouvoir ne peut être vrai, la vérité, il ne le sait que trop bien, conduit à l’échec. Il se doit de mentir, de tricher, de voler, de masquer son identité. Il ne peut être autrement. Le pouvoir le réclame.

Mais depuis peu, il doit porter un masque, un vrai masque. À cause de ce foutu virus. Il n’a pas le choix, il faut se protéger. C’est une question de vie ou de mort, selon les experts. Et il n’est pas homme à remettre en question la parole des experts. Et ce masque, collé à son visage, du matin jusqu’au soir, le gène. Il le trouble. Il le met à l’aise. Pourquoi donc ? Il n’arrive pas à savoir. Pourquoi un masque réel provoque-t-il un tel malaise alors qu’il porte depuis toujours un autre masque, celui de la comédie du paraître ? Qu’est-ce qui cloche ?

Il fait de son mieux pour oublier le masque. Ce n’est qu’un tissu. Sans plus. Mais pourquoi est-ce qu’il l’obsède ? Il fait des cauchemars, il voit le masque se transformer en une créature masquée, qui lui assène, « je suis ta conscience, tu en as une, figure-toi, une conscience qui t’interdit de voler, de tricher, de mentir », ensuite le masque se met à l’étrangler. Il se réveille en sueurs. Qu’est-ce que donc que cette chose ? Et qu’est-ce donc que la ‘conscience’ ? Ce mot est galvaudé, il n’a plus de sens. Il n’y croit pas. C’est un mot qui est utile aux faibles et aux débiles. Et puis quoi encore, bientôt le masque lui parlera de ‘moralité’.

Récemment, il était mêlé à une histoire de fraude. Des millions de dollars volés. Tout ce qu’il y a de plus banal. C’est son pain quotidien. Il se dit parfois qu’il devrait s’arrêter, il a plus d’argent qu’il ne lui en faut. Au dernier compte, des milliards de dollars. Mais comme dit l’adage, l’appétit vient en mangeant et il a faim. Il est glouton. Il est gourmand. Et le plus jouissif évidemment était, une fois de plus, la comédie de l’innocence, revêtir son masque, clamer sur tous les toits, qu’il est innocent, comme une eau de source céleste. Messieurs, dames, je suis au service de mes concitoyens, du peuple, mon cœur est pur, mon cœur est nickel et je suis incapable de voler, je suis l’incarnation de l’honnêteté et ‘honnête’ est mon deuxième nom. Et cela a marché, une fois de plus, il les a tous bernés. Tout est au mieux dans le meilleur des mondes. Un peuple crédule et lâche, des élites corrompues jusqu’à la moelle, des agents anti-corruption qui ferment les yeux sur la corruption et les forces d’une soi-disant opposition, qui ressemble à s’y méprendre à ceux qu’ils dénoncent, blanc bonnet et bonnet blanc, abracadabra et le tour est joué.

Moins ce masque. Qui le rend dingue. Il a l’impression de perdre la tête. Il a envie de le déchirer, de le brûler. Le masque le guette, l’observe, lui parle, lui fait des reproches, lui répète sans cesse les mêmes mots, tu as une conscience, que tu le veuilles ou pas, cette conscience te recommande d’avoir une conduite morale, je suis ta conscience, dans ses cauchemars il se métamorphose en un monstre masqué, il lui court après, il le martyrise, il le torture, il n’en peut plus, il doit s’en débarrasser. Ce masque est en train de le détruire. À petit feu.

Sa mort, dans des circonstances pour le moins étranges, fait la une de la presse locale et internationale. On parle de crime ou de suicide. Ou même d’un serial killer masqué. Difficile de démêler le vrai du faux dans cette histoire. On l’a retrouvé avec un masque enfoncé dans sa bouche. Il a laissé une note : le vrai masque m’a tué.

L’affaire est, à ce jour, irrésolue.