Dr Didier WONG CHI MAN

Paris compte un nouveau musée grâce à l’homme d’affaires milliardaire François Pinault. En effet, le désir de partager avec le public français sa riche collection (plus de 10,000) se concrétise enfin après avoir installé ses acquisitions à Venise en 2006 au Palazzo Grassi et en 2009 dans l’emblématique bâtiment qu’est La Punta della Dogana. Aujourd’hui c’est dans l’ancienne Bourse de Commerce de Paris qu’il expose une partie de sa collection appelée à se renouveler.

Cette architecture d’envergure qui renfermait des vestiges de la halle aux blés, édifiée par Nicolas Le Camus de Mézières dans les années 1760, est tout aussi célèbre pour sa coupole en fonte de fer qui la coiffe depuis 1812, conçue par Bélanger. La mairie de Paris, propriétaire de ce monument, souhaitait qu’il devienne un lieu culturel important dans la capitale et surtout dans le quartier des Halles rénové dernièrement. Un accord a été passé entre les deux parties. La mairie met à disposition ce lieu exceptionnel avec un bail emphytéotique de cinquante ans et en contrepartie, la collection Pinault assure la restauration, la restructuration, l’entretien, les équipements nécessaires et une programmation de qualité.

Un point commun existe entre les deux institutions de Venise et celle de Paris : Tadao Ando, l’éminent architecte japonais, lauréat du prix Pritzker (l’équivalent d’un prix Nobel en architecture). Entre l’homme d’affaires et l’architecte c’est une question de confiance et d’adéquation. Le projet de Ando est simple sur papier, mais génial dans sa conception. Ce qui était important pour le Japonais dans ce que j’appelle cette restructuration, c’était de garder « le caractère distinctif unique ». Et celui de la Bourse de Commerce c’est le poids de son histoire. Ainsi il s’agissait de trouver des relations entre le passé et le nouveau afin de les confronter en tant qu’entités indépendantes sans aller dans la superficialité. Un parfait cylindre en béton haut de neuf mètres placé à l’intérieur même de la rotonde fût la solution. Une architecture à l’intérieur d’une autre, déjà expérimentée à la Punta Della Dogana à Venise. A l’extérieur du cercle en béton, on déambule et on admire les œuvres-objet de Bertrand Lavier placées dans des vitrines au style classique. Mais ce qui nous attire, c’est l’escalier qui s’enroule autour du cylindre et qui mène aux trois niveaux dont deux qui accueillent les expositions. Quand on est sur les coursives, on découvre toute la dimension des deux architectures, l’ancienne et la contemporaine, qui ne se gênent guère, bien au contraire. La vue exceptionnelle offre une sensation de légèreté et de grandeur.

L’exposition s’intitule judicieusement « Ouverture ». C’est l’ouverture d’un nouveau musée parisien, l’ouverture à la culture, aux artistes, aux collaborations entre institutions du quartier, locales, nationales ou internationales et ouvertures au public dans sa diversité.

Dès l’entrée du musée, c’est l’œuvre monumentale de Martial Raysse qui n’avait pas fait l’unanimité des critiques d’art, mais que François Pinault a malgré tout soutenu et acheté, qui nous accueille. Est-ce un pied de nez aux critiques ? Puis à l’intérieur du cylindre, les œuvres de l’artiste Urs Fischer nous happent. Au centre de la rotonde, se dresse une sculpture emblématique en cire de 6m30 qui est une réplique de « L’Enlèvement des Sabines » du sculpteur italien Giambologna (XVIème siècle). Tout autour, d’autres sculptures en cire (des chaises, des personnages), toutes éphémères et qui fondent au fil des jours au fur et à mesure que les bougies allumées qui les coiffent se consument, montrant leur vitalité, mais une vitalité qui s’affaisse dans son cycle de vie sous la lumière zénithale de la coupole. Il faut imaginer qu’à la fin de l’exposition, toutes les sculptures auront disparu et qu’il ne restera que des plaques de paraffine gisant au sol. L’œuvre qui se défait se fait.

32 artistes, certains connus du grand public (Martial Raysse, Pierre Huyghe, Cindy Sherman, Peter Doig, Luc Tuysman ou Martin Kippenberger entre autres), et d’autres un peu moins connus (Kerry James Marshall, Lynette Yiam-Boake, Xinyi Cheng, Claire Tabouret, Miriam Cahn, etc.), ont été choisis pour cette première. Ce choix de mettre en lumière les artistes dont la notoriété n’a pas encore atteint des sommets sur le marché de l’art est salutaire. Pinault n’a pas privilégié des stars comme Jeff Koons ou Damien Hirst pour célébrer cet événement marquant.

Ce qui m’a le plus marqué dans cette exposition mise à part l’architecture et les œuvres de Urs Fischer, c’est la présence abondante de peintures et de sculptures, des médias dits traditionnels. L’exposition au niveau 2 réunit, autour de la représentation de la figure humaine, des artistes qui occupent une place significative dans l’histoire de l’art contemporain au regard de plus jeunes aux pratiques émergentes. Les œuvres sont fortes, parlantes, criantes parfois à l’exemple de celles de la Sud-Africaine Marlene Dumas avec ses skulls ou son tableau « Mamma Roma ». D’autres nous renvoient à des réalités et à des existences que nous faisons parfois fi de voir et d’admettre. La diversité des thèmes abordés traverse et nourrisse l’art de notre époque et les démarches sont souvent très engagées sur des sujets politiques, sociaux, raciaux ou de genres. Kerry James Marshall développe une réflexion sur la condition politique des Noir.e.s aux Etats-Unis, choisissant d’orienter son art vers une forme picturale où la figure est centrale. C’est une manière de donner de la corporalité à des femmes et à des hommes qui ont été invisibilisé.e.s pendant très longtemps par le racisme issu de l’esclavage et la ségrégation. Il souhaite ainsi montrer les réalités des noir.e.s américain.e.s à travers des scènes quotidiennes banales mais en affirmant une certaine fierté et de l’espoir.

Lynette Yiadom-Boakye est anglaise. Les personnages que peint l’artiste sont fictifs et elle le revendique. « Virgil for a Horseman » est un triptyque où le personnage est présenté dans trois poses différentes mais toujours allongé. Elle affirme qu’elle est plus encline à peindre des hommes allongés car elle souhaite aller à l’encontre des clichés des femmes peintes habituellement couchées dans de nombreuses œuvres de référence dans l’histoire de l’art. Elle abolit ainsi les codes de la représentation des corps genrés. Ce triptyque donne à voir une sensualité dans le mouvement de coups de pinceaux qui ressemblent à des caresses.

Nous terminons avec Martin Kippenberger (1953 – 1997), artiste allemand majeur connu pour son côté provocateur, satirique avec une pratique prolifique et protéiforme. L’œuvre présentée à la Bourse de Commerce, « Every man is the Architect of His Own Fortune » surprend. L’assemblage de ces 21 petits formats est divers dans les styles et les techniques. Certains motifs sont très bien peints alors que d’autres sont quelque peu « grossiers » ou caricaturaux. Quel est le message / sens ? Où est la cohérence ? C’est dans ces interrogations que réside le travail de Kippenberger. Pourquoi faut-il que nous trouvions du sens systématiquement dans tout ce que nous faisons et voyons ? Son style c’est justement l’anti-style, peut-être même de l’anti-peinture, un style qui bouscule la pensée. Son style c’est sa singularité.

L’exposition prend fin le 31 décembre pour une nouvelle programmation.

L’arrivée d’un nouveau musée est toujours un bonheur et un ravissement pour le public et pour la ville qui l’accueille. La présence de la collection Pinault à la Bourse de Commerce est une valeur ajoutée pour Paris qui bénéficiera de ses retombées économiques. Les hauts responsables du ministère des Arts et du Patrimoine culturel à Maurice peuvent-ils comprendre cela ? Ce qui pourrait être génial, c’est que les collectionneurs et amateurs d’art à Maurice montent une exposition pour partager leurs acquisitions au public. Nous ne pouvons plus compter sur l’Etat pour ramener la culture à ses citoyens, alors faisons appel au privé et aux particuliers. ‘La bouzi rouz fini fonn a fors atann’.

Cette architecture d’envergure qui renfermait des vestiges de la halle aux blés, édifiée par Nicolas Le Camus de Mézières dans les années 1760, est tout aussi célèbre pour sa coupole en fonte de fer qui la coiffe depuis 1812, conçue par Bélanger