Dr LUTCHMAYAH APPANAH
Docteur en droit (Paris – Sorbonne/Sceaux) ; D.E.S.S. en économie internationale à l’Institut d’Etudes des Relations Internationales de Paris ; Avocat (France-Europe)

Dr VASANT BUNWAREE
Ex-ministre des Finances

Un état des lieux succinct sur le plan mondial

Devant cette pandémie de Coronavirus, qui traîne dans son sillage des milliers et des milliers de morts – et qui, impitoyablement, n’a pas encore dit son dernier mot – l’État, personne morale dotée de personnes physiques, a du mal à comprendre sur quel pied danser pour plus ou moins freiner cette pandémie dans son paroxysme.
Vu l’extrême urgence, sauver l’économie, c’est aussi sauver la production et la consommation et, par ricochet, l’être humain.

A) Face à cette pandémie, des mesures exceptionnelles s’imposent

Les dirigeants politiques en exercice de l’île Maurice font ce qu’il faut faire, avec les moyens du bord et selon leur capacité d’agir. Tout dénigrement comme toute critique malfondée de tous bords, politiques, sociaux et autres, seraient à la fois malvenus et mal perçus. Mais à l’inverse, les conseils salutaires sont aussi rares que précieux en cette période.
Voilà que des pays riches et développés, pauvres et sous-développés, se lancent, foncent pour freiner, pour étouffer cette pandémie – invisible ennemi – par des mesures économiques et sociales exceptionnelles. À titre d’exemple parmi d’autres, la Banque Centrale européenne (BCE) prêtera 1 800 milliards d’euros supplémentaires aux pays membres de l’Union européenne afin d’aider potentiellement les ménages, les entreprises, etc. La Grande-Bretagne a débloqué 33 milliards de Livres Sterling et l’île Maurice fait la même chose, toutes proportions gardées.

B) Les limites d’une extraversion économique de l’île Maurice
Devant ce virus invisible, la mondialisation, chère à Adam Smith, avec sa Théorie de Marché (la main invisible), nous déstabilise. Jusqu’ici, la politique extravertie, pratiquée sur un seul produit (monoculture du sucre) pendant une longue période et, par la suite, sur le textile, interroge sur notre dépendance maximaliste face aux économies externes. Tout ceci dans le but de nourrir une population mauricienne grâce à des transferts de fonds avec lesquels nous achetons en grande partie les éléments existentiels de base : riz, farine, grains secs, légumes, fruits, etc…

Tout le paradoxe réside dans le fait que ces produits de base pourraient en grande partie être à notre portée, suivant les avis des experts agricoles nationaux. Selon ces derniers, cela pourrait passer par la mise en œuvre d’une stratégie agro-industrielle cohérente et par des investissements massifs à long terme chez nous. Aujourd’hui, devant une telle menace, la crainte d’un manque de nourriture de base, déjà bien connue par notre pays par le passé, risque de se faire sentir. Il est à noter qu’une grande puissance, comme la Russie Soviétique, vient d’interdire l’exportation de céréales et de produits alimentaires, ce à quoi réfléchissent les Mauriciens les plus avertis.

Jusqu’ici, les politiques court-termistes de tous bords lorgnaient leur bout de nez, matin et soir, seulement pour accéder au pouvoir par tous les moyens, faute de pouvoir ou de vouloir imposer dans ce pays une révolution verte à la mauricienne, hélas. À mes yeux, le court-termisme est un biais général des systèmes démocratiques et politiques rythmés par les échéances électorales.

De toute évidence, compter naïvement en grande partie sur le tourisme et le textile comme des secteurs clés doit nous faire frissonner aujourd’hui. Une des seules défenses, parmi d’autres, c’est peut-être de s’introvertir en économie et d’assurer un développement auto-centré et surtout de ne pas trop compter sur ces secteurs (sucre, textile) profitables dans le passé récent mais aujourd’hui rudement mis en cause. Les lendemains seront sombres. Vus de tous les angles, les gains à l’échange international vont être moindres car les touristes étrangers, surtout d’Europe, vont privilégier l’épargne de précaution au lieu de dépenser leur argent ailleurs.

C) Vers un autre modèle économique non seulement au niveau mondial mais aussi à l’échelle nationale, voire régionale

Le temps de pause que nous a flanqué en plein visage le Coronavirus est aussi un « mal pour un bien (a blessing in disguise) » et en même temps nous pousse à réfléchir autrement pour éviter ce que prédisent la plupart des prix Nobel en économie. Cette pandémie aura des conséquences pires que celle de la Grande Dépression de 1929.
Ici comme ailleurs pour de nombreux ménages, la sortie de crise devra se traduire par un retour aux fondamentaux : se nourrir, se déplacer, se vêtir, pourvoir aux besoins alimentaires des siens, et l’énergie en fait partie. En outre, les interventions récentes des banques centrales du monde comme celle de l’Ile Maurice, efficaces à court terme pour éviter le pire, seront inefficaces à long terme.

Ce sont ni plus ni moins des perfusions et on ne pourrait faire autrement, mais cette intervention « exceptionnelle » est destinée à limiter la casse. Il faut d’urgence changer de cap, revenir vers la Terre et la Mer pour la plupart de nos besoins utiles, seule rescousse dans un horizon pas si lointain.

Pour citer un exemple frappant, Eric Mangar confirmait que quelque 75% de nos besoins alimentaires sont importés et que la plupart de nos besoins peuvent être produits ici dans notre sol. Il relève de la responsabilité des gouvernants actuels de demander aux établissements sucriers, aux coopératives agricoles et aux groupements de pêcheurs et autres concernés, de mettre en route dans l’immédiat et par tous les moyens possibles une politique agricole d’envergure nationale pour éviter toute catastrophe à venir.
Pour ma part, je me pose la question suivante : notre agriculture ne peut-elle pas constituer un « secteur guide » et s’imposer comme l’élément moteur capable de propulser notre croissance ?
Pour conclure, et les faits sont parlants dans cette chambre noire de l’épidémie, nous voyons apparaître ce grand corps décharné, celui des « solidarités naturelles », et ceci me pousse à citer Cicéron, grand penseur romain, qui disait : « ne pas connaître ce qui est advenu, c’est s’enfermer dans l’enfance à jamais ».

Mai 2020