FRANCK HATTENBERGER

Ces derniers mois, nos routes voient inlassablement défiler des nuées de camions sans âge, fumant comme des locomotives et peinant à abreuver l’île de son eau vitale. Le déficit hydrique frappe les hommes, les bêtes et la terre, assoiffés de cette manne qui fait la vie, et dont le manque tant atterre. L’eau, supposé intarissable don du ciel par ses pluies, n’est plus recyclable à l’infini. Elle s’est enfuie de nos mares et nos puits car nous l’avons négligée, gaspillée, souillée, sacrifiée sur l’autel du déni. Un jour, la mère de toute vie se retrouvera ainsi bannie de la terre qu’elle a bâtie.

Sapiens et l’eau

Durant des millénaires, sapiens l’a souvent considérée comme inépuisable, mais pourtant essentielle à sa survie, son agriculture, et bien plus tard son industrie. Il s’est installé là où elle était et a érigé sur ses berges les berceaux de ses cités. Enjeu majeur de stabilité, d’essor et de santé, les États l’ont rendue accessible au plus grand nombre, l’offrant parfois en un débit illimité. Pour le bien-être du peuple, les politiques ont financé son acheminement, sa distribution, et subventionné les prix, encourageant sa consommation. Fort de ses faiblesses à mépriser la profusion, l’Homme ne s’est pas soucié de l’eau, et s’est berné de l’illusion qu’elle irriguerait toujours ses champs et remplirait ses seaux. Nous avons pollué des nappes et des rivières, asséché des lacs et des gisements aquifères ; tout ça, pour un confort marginal, pour la prospérité et surtout, la gloire du « Capital » . Cette fuite en avant se heurte désormais à ses propres limites et à un nouvel ennemi d’envergure planétaire, le réchauffement climatique.

Une problématique régionale

Que cela résulte de l’activité humaine ou d’un cycle naturel, nous changeons d’époque, nous entrons dans une nouvelle ère, où l’eau se fera plus rare, vaporisée par la chaleur de l’air. Bien que la « planète bleue » regorge d’eau, seule 2,5% est dite douce. Toutefois, si sa quantité suffirait largement à combler notre appétence, c’est sa répartition très inégale qui nuit à notre subsistance. Sa gestion ne peut être autrement considérée que sous un angle régional, imposant aux acteurs des solutions locales. À l’instar du pétrole, elle pourrait être acheminée par tanker depuis les châteaux d’eau du monde ou ses pôles. Cependant, les volumes nécessaires ne sont pas ceux de « l’or noir » , la pollution générée par le transport serait catastrophique et ses coûts prohibitifs conduiraient des millions d’hommes à l’abattoir.

Réactions et solutions

Ne pouvant compter sur la responsabilisation des entreprises et des populations, c’est aux États et aux collectivités de trancher la question. L’eau ne pouvant être apportée ou créée là où elle n’est pas, elle doit être préservée. Pour ce faire, les décideurs disposent d’une marge de manœuvre réduite, imposant des décisions drastiques, impopulaires et inédites.

La première des réponses est souvent de couper le robinet ou d’en restreindre l’utilisation. Fini le lessivage hebdomadaire de l’auto à grande eau, ou l’irrigation du jardin pour que l’herbe y soit plus verte que celle du voisin. Oubliées, ces piscines pharaoniques qu’on emplit le temps d’un été pour le confort de ses hôtes, ces cours et ces façades nettoyées au jet, chaque jour et sans faute.

La seconde option est d’augmenter les prix pour conscientiser les consommateurs, mais elle creuserait la fracture et jetterait à coup sûr les plus démunis dans les rangs des contestataires.

Enfin, l’application de quotas égalitaires pourrait limiter le débit, mais une fois le crédit de l’un franchi, l’eau deviendrait un enjeu de trocs et d’échanges échappant à tout contrôle.

Force est pourtant de constater que c’est à chaque citoyen de prendre la mesure de ces nouveaux défis. La pluie ne cessera certes pas de tomber du ciel, mais le temps de l’eau pour tous à bas prix est celui d’un autre siècle. Sans de telles mesures pour économiser la ressource, de vastes régions seront bientôt des déserts humains, faute de décisions courageuses, de réserves ou de sources.

Sombres présages

Initialement décrié par beaucoup, le terme « or bleu » prend peu à peu sa juste teneur.

Avec l’interdépendance galopante entre les États et les marchés, l’eau va devenir la cible des investisseurs, avec ses accords secrets et ses clauses cachées. À l’instar des matières premières, elle sera traitée en tant que valeur d’échanges, de pressions ou de capitalisation.

Bientôt argument de paix sociale, comme le blé le fut à Rome, des intérêts considérables vont sceller le sort des hommes. L’eau devient dès lors un enjeu géopolitique, dont la possession ou la carence fera la puissance ou la perte des États. Si l’on ne peut tenir un peuple qui a faim, un pays qui ne comble sa soif court à sa fin. Si le XXe siècle fut celui du pétrole, le XXIe et les suivants seront ceux de l’eau. On se battra, on se tuera pour un verre, pour un puits, pour un lac ou une rivière. Ne nous leurrons pas, les guerres de l’eau sont pour demain, sa répartition est trop inégalitaire pour contenter tous les humains.

Face à des fléaux qu’il est peut-être encore temps d’éviter, l’individu se retrouve seul impuissant et désarmé. Si le nombre fait la force, il n’y a pas lieu d’identifier un lampiste ou un ennemi, pour supposer qu’en l’achevant nous serons sauvés. Car, le pire ennemi est en chacun de nous, dans nos habitudes, nos appétits et l’occultisme que nous entretenons sur nos sacrosaintes envies. Si nous voulons laisser à nos enfants un monde où l’eau n’est pas un produit de luxe, il nous appartient à tous d’agir dès aujourd’hui pour en réduire le flux.