Agalega connaît actuellement le développement le plus important de son histoire depuis son intégration dans le territoire mauricien à l’époque de Mahé de La Bourdonnais et le début de son peuplement ainsi que de son exploitation au XVIIIe siècle. L’archipel, situé à quelque 1 000 km au nord de Maurice, disposera, d’ici l’année prochaine, d’une piste d’atterrissage de 3 km de long et de 60 mètres de large à l’île du nord, dont la longueur est de 12,5 km. Soit une piste plus longue que celle de Plaine-Corail, à Rodrigues (2 100 mètres).
L’archipel disposera également, pour la première fois, d’une jetée digne de ce nom. Les navires qui, jusque-là, étaient obligés de jeter l’ancre en haute mer et de transférer les passagers et les marchandises à terre par le biais de petits bateaux, pourront donc enfin accoster. Les deux projets sont financés par le gouvernement indien.
Si le développement de ces infrastructures de ce territoire d’outremer mauricien est généralement bien accueilli, l’envergure des projets, en particulier celle de la piste d’atterrissage, a alimenté beaucoup de débats et d’inquiétudes, tant à Maurice qu’à Agalega. La vaste campagne médiatique en Inde, surtout pour suggérer que la Grande Péninsule disposerait désormais d’une base dans l’océan Indien, est venue accentuer cette inquiétude. Les commentateurs indiens n’y sont pas allés de mainmorte pour inclure la soi-disant base militaire indienne dans un cadre géopolitique dans la région.
Ainsi, Agalega, qualifiée d’île perdue dans l’océan Indien, ou de “ghost island”, est à leurs yeux devenue un point stratégique, avec la présence de la Chine à Djibouti et de la France à La Réunion. L’objectif de la présence indienne devrait donc permettre d’assurer une coordination avec les alliés de l’Inde et de surveiller la route commerciale maritime utilisée par des centaines de navires. De plus, la piste d’atterrissage pourrait accueillir la nouvelle génération d’avions de patrouille indiens. Depuis quelques semaines, ces informations sont reprises par des médias internationaux.
C’est donc en toute légitimité que de nombreux Mauriciens ont commencé à se poser des questions. Certains observateurs sont allés jusqu’à se demander si le gouvernement n’avait pas cédé Agalega à l’Inde à un moment où le pays se bat pour exercer sa souveraineté sur les Chagos. D’où la question restée sans réponse jusqu’ici : quel est le contenu de l’accord conclu entre Maurice et l’Inde? L’ancien ministre des Affaires étrangères, Nando Bodha, a, lors d’une récente conférence de presse, révélé qu’il « ne savait pas grand-chose » concernant ce dossier et que « tout était contrôlé par le bureau du Premier ministre ».
Dans les milieux du Parti travailliste, au pouvoir en 2014 au moment des discussions entre Maurice et l’Inde, on souligne que Navin Ramgoolam avait gardé le MoU sous le coude en raison des conditions posées par les autorités indiennes. On sait que, par la suite, l’accord a été signé en présence du Premier ministre indien, Narendra Modi.
La PNQ du leader de l’opposition, Xavier-Luc Duval, mardi dernier, a permis au Premier ministre, Pravind Jugnauth, de rassurer la population en réitérant que « in the most emphatically and in unequivocal terms, that there is no agreement between Mauritius and India to set up a military base in Agalega ». Il a expliqué que l’accord entre Maurice et l’Inde est destiné uniquement à la mise en œuvre des mesures visant à promouvoir, protéger et sauvegarder nos besoins en matière de sécurité maritime dans la région.
Pour le Premier ministre, la construction de la piste et de la jetée s’inscrit dans le développement de tout le territoire mauricien, comme cela a été le cas à Rodrigues. De plus, la piste d’atterrissage sera gérée comme l’aéroport de Plaisance. Reste à savoir si les Agaléens, qui jusqu’ici ont été écartés des travaux, pourront trouver emploi dans l’entretien de ces infrastructures… Verrons-nous la naissance d’une industrie touristique dans l’archipel ? Qui sont ceux qui pourront utiliser la piste d’atterrissage pour les besoins de la lutte contre la piraterie, contre le terrorisme, les stupéfiants et le trafic d’êtres humains ? Maurice, qui pratique une diplomatie orientée vers l’ouverture, pourra-t-elle préserver son indépendance et éviter d’être impliquée dans la stratégie géopolitique de l’Inde ? Ce ne sont que quelques-unes des questions auxquelles il faudra trouver une réponse rapidement. Agaléens et Mauriciens veillent au grain.