NIRMAL K. BETCHOO

Les trois dernières manifestations, dont celles du 11 juillet, 29 août et 12 septembre 2020, ont démontré une nouvelle manière de faire entendre la voix du peuple. Évidemment, celle-ci est plutôt axée sur le naufrage du MV Wakashio. De plus, les témoignages ont pu aussi laisser libre cours à la voix des manifestants sur des problèmes majeurs de notre société, en particulier les dysfonctionnements des institutions, les passe-droits, les frustrations de la population face au chômage et aussi l’avenir du pays entaché par la pandémie de COVID-19.

Ce fut donc le réveil de la masse silencieuse connue depuis longtemps sous l’appellation « lepep admirab ».  Or, ce terme fut, en effet, associé à l’aspect docile de notre population après le fameux premier 60-0 en 1982. Ce fut le temps où le peuple décida d’en finir avec un régime à bout de souffle pour le remplacer par une nouvelle équipe. Cette nouvelle donne politique, acquise par le soutien massif du peuple et, principalement, par une prise de pouvoir pacifique, fit comprendre que les citoyens mauriciens, dans leur ensemble, étaient le reflet d’un peuple admirable.

Les années qui suivirent démontrèrent une certaine docilité du peuple puisque les représentations furent rares tant sur le plan syndical qu’au niveau de la population elle-même, avec une certaine reprise de l’économie culminant sur la première phase de notre industrialisation. Avec le plein-emploi de 1986 à 1990, le syndicalisme perdit quelque peu son allure d’antan. On peut ajouter à cela, un meilleur niveau de vie des Mauriciens en général dont la montée d’une classe moyenne issue de la classe ouvrière.

Une génération en mutation

La configuration de « lepep admirab » fut principalement la vieille génération ; celle de l’avant-guerre et les ‘baby-boomers’, ceux de l’après-guerre. En pouvant aspirer à une vie meilleure dans les années 1980-90, il y eut un certain détachement quant à faire entendre leur voix. La voix du peuple  vox populi – ne fut plus audible sauf par quelques étincelles des syndicalistes luttant pour les droits fondamentaux des travailleurs, y compris les étrangers à Maurice qui s’ajoutèrent à notre main d’œuvre. La génération précitée n’eut pas fort à faire dans le système politique de notre pays en trouvant que c’était mieux de se focaliser sur ses propres biens que de s’exprimer communément au nom du peuple. Bien sûr, il y eut toujours quelques arguments venant de la sphère syndicale et des intellectuels.

Les Milléniaux

La Génération X (1965-80), y compris la génération Y, ‘Milléniale’, (1980-2000), se trouva également dans la situation de passivité car, disons-le, pour les ‘digital natives’, il était plus facile de vivre dans leur nid douillet avec les réseaux sociaux tout en adoptant une forme de vie dans son environnement clos, dit le ‘cocooning’. On s’étonnait de temps à autre du vieillissement de la population, d’une immuable communauté de politiques pendant près d’un demi-siècle et surtout du désintéressement politique de la jeune génération. Dans les micros-trottoirs, on s’aperçut que les jeunes trouvaient plus de confort sur le plan personnel et professionnel que d’un point de vue politique.

Le coup du rebond

Sortir de ses gonds pour s’exprimer en public ces derniers temps offre une bouffée d’air frais dans un climat social devenu tendu après le confinement, de surcroît avec le naufrage du fameux vraquier. Il y a eu une ‘désobéissance civile’ qui nous fait rappeler le printemps arabe entre 2010 et 2012 et qui fut un cri de changement dans les pays du Maghreb. On se demande si ces dernières manifestations locales n’illustrent pas là un printemps mauricien. À ce jour, la comparaison paraît prématurée même si les tendances sont similaires à certains égards. On parle de ras-le-bol sur différents plans – social, économique ou politique – et d’un désir de se faire entendre au plus fort dans toutes les instances de la société.

Bien évidemment, il est question d’un sursaut, et les clameurs de la rue, timides au début, résonnent davantage tout en restant le propre de la société civile, celle de se faire entendre. Est-on parvenu à une nouvelle confirmation de la vox populi ou ces clameurs ne seront-elles qu’une manifestation sporadique ?

Dans tout cet état de choses, on ne peut que chercher fortune. Tout d’abord, une jeune génération qui monte au créneau mérite sa part de considération. Une jeune génération qui sort de l’ornière avec une pensée nouvelle, mérite, à sa façon, son réveil car celle-ci configurera la société de demain. Bien entendu, les idées et revendications, fort justes, vont dans le sens de l’utopie ; une meilleure société, plus d’égalité, plus de démocratie et une justice sociale accrue.

Le bon côté de ces manifestations se révèle être la revendication de la jeune génération, dite les ‘milléniaux’. C’est à eux de voir s’ils voudront faire parler leur voix et faire vivre une Ile Maurice adaptée à une mutation qui diffère des autres cycles.  Ici, pas de ‘revival’ du syndicalisme, pas forcément la montée de nouveaux loups politiques. Plutôt, une pensée pour une nouvelle politique, une nouvelle donne sociale, une réflexion d’un pays plus juste dont le système de fonctionnement semble être à bout de souffle. L’auteur de ces lignes ne parle pas de la politique politicienne mais d’une politique sociétale post-2020.  Une nouvelle orientation sociale qui devrait toutefois être charpentée par une nouvelle idéologie, celle des leaders nouvelle génération ; sans passé politique, sans accointement auprès des autres. En perspective, un leadership nouveau pour mieux aiguiller les changements et périls que l’on s’affronte parfois indécis, dictés par des clameurs qui vont dans le sens d’une ébullition.