GAËL ETIENNE

En juillet 2014, soit sept ans de cela, j’écrivais dans la presse : « La fin des dinosaures. » Un texte dans lequel je dépeignais mon indignation et mon ras-le-bol envers la classe politique mauricienne. Je racontais mes espoirs et mes convictions pour notre cher et tendre pays. Les dinosaures, comme j’avais commencé à les appeler, étaient ces politiciens qui au bout de plus de quarante ans de présence continue, occupaient encore les devants de la scène politique. Toujours aussi agiles dans leurs stratégies politiques, mais en grand manque de vivacité dans leurs volontés étatiques.

En repensant à tout ce qui se passe depuis le 29 août 2020, cette fin que j’avais osé donner à ce texte prend aujourd’hui une saveur particulière : « Baobab vous êtes, Baobab vous resterez ! Mais prenez garde et devenez plutôt les nouveaux pères de la nation avant que le robuste Baobab ne finisse déraciné par un vent nouveau. »

La marche de ce samedi 13 février a annoncé une nouvelle étape dans ces vagues protestataires que connait notre pays depuis le naufrage du Wakashio. Une tempête qui sévit depuis quelques mois dans la sphère politique et qui pousse ces partis de l’hémicycle à repenser leur positionnement hors de l’assemblée. Nager dans le sens de la vague au risque de se faire renverser. Pour ce faire, s’allier à la société civile est ce qui semble être le plus adéquat en ces temps de renouveau. Un semblant d’union nationale qui permettrait de redresser un navire qui ne cesse de chavirer depuis bien des années. Un grand rassemblement avec d’un côté, les partis (traditionnels) de l’opposition, et de l’autre, la société civile par l’entremise de Linion Sitwayen de Bruneau Laurette. L’éventuelle venue d’un ex-haut cadre du gouvernement viendrait-elle davantage conforter ce besoin d’une « nouvelle exigence » sociétale? Quoi qu’il en soit, assemblons nos forces pour renverser ce mal qui gangrène notre pays. Le combat est noble et juste ! Et il vaut largement la marche qui lui est consacrée.

Mais voilà… Permettez-moi d’avoir une critique bien-pensante à l’égard de cette grande fête des oppositions. Avec le temps, et avec le recul nécessaire, je réalise le flou qui tournoyait autour des « dinosaures politiques ». Deux faits notoires que constitue cette appellation : des hommes du siècle dernier et des structures d’un temps révolu. Nous retrouvons, d’une part, des cargos partisans datant de l’indépendance et qui ont encore aujourd’hui ces mêmes commandants à leur bord. Avec un PTr, un MMM ou un PMSD dont les leaders respectifs (Navin Ramgoolam, Paul Bérenger et Xavier-Luc Duval) n’ont nullement annoncé un quelconque changement de captainship. Sans pour autant mettre de côté le MSM ô combien méprisable, qui suit une logique tout aussi détestable. D’autre part, cette désignation (« dinosaures politiques ») connote un ensemble d’idées et de structures n’ayant point évolué depuis les années 60. Elles ont été constituées et mises en œuvre par ces mêmes groupes d’individus qui ont maintes fois été au pouvoir : incapacité de renouvellement des instances du parti ; Divide and Rule ; nominations politiques ; inégalité des sexes ; absence d’innovation démocratique…

Prenons pour exemple la Réforme électorale. Un texte qui aurait pu changer la face de notre démocratie s’il y avait eu durant ces deux dernières décennies une volonté politique de voir les lignes de notre société évoluer vers quelque chose de plus juste et de plus représentatif. Pas une once de changement si ce n’est de l’argent du contribuable dilapidé dans des rapports qui n’auront jamais été mis en application. Il aura fallu un parti extra-parlementaire, à savoir Rezistans ek Alternativ, pour que les choses changent au niveau de la déclaration de l’appartenance ethnique. Et aujourd’hui ce sont ces mêmes leaders, ces mêmes partis, ces mêmes structures de pensée qui nous invitent à manifester ce samedi contre un système qu’ils n’ont pas l’audace de changer. S’ils ne peuvent restructurer leur propre jardin, à quel moment seraient-ils en mesure de restructurer notre jardin commun ?

Cette hypocrisie politicienne ne peut durer ! Je demande à chaque parti d’écrire noir sur blanc – en toute transparence – ces changements devant être apportés en leur sein. J’ose donc espérer qu’à la suite de cette marche les partis changeront leur mode de pensée et de fonctionnement. J’ose espérer qu’ils lanceront un grand chantier de restructuration en interne pour y laisser germer des idées nouvelles. J’ose espérer voir de nouvelles personnes, de nouveaux noms apparaître dans la gestion des partis nationaux. J’ose aussi espérer que la société civile puisse continuer à s’imposer comme une condition sine qua non à l’avancement de notre pays, à l’avancement de notre société. Je réitère ma demande aux quelques grandes et vieilles figures de la politique locale : accompagnez les jeunes et les idées avant-gardistes dans ce combat, et sachez vous retirer en bons sages pour que ce renouvellement puisse se faire.