Hon. M. Soodesh Callichurn,

1. Je m’adresse à vous en tant que citoyen interpellé par le danger que représente la State Trading Corporation (STC) pour notre avenir énergétique. Plus grave que les affaires de hedging, de mauvaise qualité de carburant et même du contrat Betamax, notre fourniture énergétique pour au moins les trente prochaines années est la proie de lobbies,

DR KHALIL ELAHEE

d’intermédiaires et autres consultants qui n’ont qu’un objectif. Il s’agit de l’introduction du LNG (liquefied natural gas ou gaz naturel liquéfié) afin de satisfaire les intérêts de certains au détriment du bien commun.

2. Sous votre prédécesseur, un budget de Rs 100 millions avait été octroyé à la STC, uniquement pour une étude de faisabilité sur le LNG. Le rapport du consultant choisi par la STC a été soumis sur la Phase I, mais la publication n’est pas du domaine public. Le consultant a eu le feu vert pour la Phase 2. Cet accord, je l’espère, ne vous engage pas car elle aurait été orchestrée avant votre nomination qui a pour but de mettre de l’ordre à la STC.

3. Le pays, et nos générations futures, vous seront reconnaissants de reconsidérer tout ce dossier. Ce n’est pas seulement une question de transparence et de bonne gouvernance, mais le développement de notre pays dans le respect de l’environnement à partir d’énergies durables en dépend aussi.

4. Pour rappel, déjà en 2014 les consultants de Worley Parsons avaient établi pour le compte du CEB et du ministère de l’Énergie qu’il n’existe pas de masse critique quant à l’introduction du LNG. Le rapport disponible sur le site de ce dernier prévoit une « underutilization of costly LNG import infrastructure and difficulty in sourcing such low volumes of LNG at acceptable prices ». Les consultants de Worley Parsons soulignent aussi qu’ils n’ont pas pris en compte, entre autres, les aspects environnementaux et sociaux.

5. En 2017, les mêmes commanditent de Poten and Partners une étude plus détaillée dont les conclusions sont reprises dans la presse. Le rapport n’est pas rendu public. Il confirme que « le marché est très restreint. Les plus grands consommateurs seront les producteurs d’électricité indépendants, mais pas en grand volume. Pour le bunkering ou l’exportation du gaz liquéfié, la firme de consultants note qu’il n’y a pratiquement pas de marché ». À l’intention du CEB qui sera le principal consommateur de LNG, Poten and Partners analyse les possibles sites pour la mise en œuvre, y compris le nord du port et Albion. Ils anticipent une « levée de boucliers » des écologistes et des habitants.

6. Mais en 2018, dix mois après le lancement de l’appel d’offres pour le projet du CEB de Combined Cycle Gas Turbine (CCGT), la première et peut-être la seule qui pourrait utiliser le LNG, le Central Procurement Board refusa d’octroyer le contrat. Comment pouvait-il être autrement quand le projet était scindé en deux parties tout en gardant un seul appel d’offres ?  D’abord, il concernait une unité de turbine à gaz à simple cycle qui roulerait au diesel, et non au LNG ou autre gaz. Ensuite, il proposait de le convertir en une unité roulant en cycle combiné lorsqu’hypothétiquement le LNG deviendrait une réalité.

7. Entretemps, le coût du projet grimpait à plus Rs 8 milliards. Certains se mirent à crier au loup, brandissaient le spectre du fameux ‘black-out’ si le projet n’était pas approuvé. Dans les couloirs, les lobbies australiens suivaient les pas de leurs prédécesseurs français et qataris. Ces derniers avaient même jadis arrangé une visite au Qatar au plus haut niveau. Afin de créer une masse critique qui n’était pas existante, les Seychelles et la Commission de l’océan Indien furent approchées. Et l’implication directe de la présidence mozambicaine lors d’une visite officielle s’ajoutait dans cette manœuvre à tout faire pour justifier l’injustifiable.

8. Aujourd’hui, nous comprenons que même la Grande-Bretagne ne peut confirmer son intérêt pour le LNG mozambicain. Le Parlement britannique a évoqué, entre autres, des risques environnementaux, sociaux et sanitaires comme une corrélation entre l’activité gazière et le niveau de COVID-19, des attaques sur les villages et des instabilités dans la région d’exploitation. À Maurice, le projet de turbine à gaz à cycle-combiné n’est plus d’actualité. La reprise du cours du baril de pétrole, qui dépasse maintenant les 60 dollars, montre à quel point miser sur les carburants fossiles importés, comme le diesel, est une menace pour notre résilience à l’ère post-COVID19. Sans mentionner les impacts environnementaux, sociaux et sur la santé. Depuis, il y a eu aussi le naufrage du Wakashio et l’affaire St-Louis qui comportent chaque jour leurs lots de révélations : n’est-il pas temps de tirer les leçons qui s’imposent ? Si l’abandon du projet CT-Power nous a épargné un ‘lock-in’ charbon, il n’y a absolument aucune justification pour s’enfermer maintenant dans un ‘lock-in’ LNG surtout lorsque le potentiel d’énergies renouvelables et d’efficacité énergétique est loin d’être utilisé.

9. Concluons en citant les paroles prononcées à l’Assemblée nationale par votre collègue, l’actuel ministre de l’Énergie, alors député de l’opposition en 2015, ‘At this pace, we will require 150 years to reach 35% of renewable energy related to solar and wind. How are we going to realise the ambition of a Smart Mauritius with such figures? This shows a clear failure of our energy strategy. This budget must make allowance for a clear energy strategy. Intentions and goals in the mind should be translated into clear mission and vision, then, proper strategy worked out to elaborate solid plans with realistic implemented schedules. It seems that Government has once again obliterated the opportunity to redress the situation in the energy sector’.

J’estime que, comme hier le projet CT-Power, aujourd’hui le projet LNG, particulièrement avec la mise à écart du CEB, ne peut continuer à mettre en péril la durabilité de notre avenir énergétique.

Je vous serais reconnaissant d’empêcher la STC de gaspiller ces Rs 100 millions de l’argent des contribuables sur des études qui n’ont pas leur raison d’être. Surtout lorsque deux précédentes études ont démontré la non-faisabilité du LNG à défaut d’une masse critique.

Vous économiseriez des milliards au pays, et à nos enfants, des sommes faramineuses qui iraient sinon dans les poches de quelques-uns avec la poursuite du projet LNG.

Veuillez recevoir mes salutations respectueuses.

DR KHALIL ELAHEE