DIPLAL MAROAM

Lors des rassemblements citoyens comme sur les plateaux des radios privées, il est beaucoup question ces jours-ci de « la nécessité de changer le système ». Soit mais lequel ? Si ce n’est que pour un changement de système politique, ne touchant en aucun cas l’économie, le jeu n’en vaudrait certainement pas la chandelle. Car la revendication de base des mouvements citoyens demeure l’établissement d’une société plus juste et équitable, où personne ne serait laissé sur la touche. Or, un des facteurs non négligeables qui engendre inégalités et pauvreté, marginalisation et exclusion, c’est bien la corruption, fléau social intimement lié au système économique actuel qui, dans le cadre de la mondialisation, tend à se consolider davantage sur le plan global.

Dans sa lettre pastorale de carême 2021, le cardinal Maurice Piat met l’accent sur ce fléau qu’il identifie comme « une autre épidémie aussi virulente », une « maladie plus pernicieuse que la COVID-19 » ou encore « un cancer qui répand une appréhension diffuse, affaiblit le moral et mine la confiance dans l’avenir. » Mention y est également faite de la « dégradation morale qui n’est plus soutenable », d’un « sentiment que le monde matériel et la société des hommes ne pourront survivre si nous continuons avec un style de vie qui engendre une telle corruption, de telles inégalités, un tel gaspillage, un niveau de vie qui produit tant de déchets nuisibles et souvent ingérables. » Il va sans dire qu’un tel constat, somme toute légitime, ne peut être dissocié du système économique fondé sur la prééminence de l’argent, érigé souvent en dieu et considéré, dans certains milieux, comme la finalité de tout processus du développement.

Pourtant dans l’Évangile, la distinction, voire l’incompatibilité entre Dieu et argent, est explicitement mise en évidence. « Nul ne peut servir deux maîtres. Car, ou il haïra l’un et aimera l’autre ; ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. » Matthieu 6 :24 ; Luc 16 :13. Ou encore : « L’amour de l’argent est une racine de tous les maux. » 1Timothée 6 :10. Or, il n’y pas lieu de chercher midi à quatorze heures pour savoir quel « maître » servent aujourd’hui les jeunes, mais pas seulement et sur quoi sont réellement fondés la « société des hommes » et leur « style de vie ». Dans les circonstances actuelles donc, la préoccupation fondamentale de toutes les religions indistinctement doit se focaliser sur les prêches mettant en exergue cette dichotomie entre les deux « maîtres », ce dans le but d’éveiller la conscience des jeunes, de les éloigner éventuellement de cette « racine de tous les maux » pour les mettre finalement sur le droit chemin. Faisant ainsi d’une pierre deux coups. Car, tel le combat contre la maladie qui est gagné non pas en traitant les symptômes superficiels mais uniquement en éradiquant l’agent pathogène en profondeur, la lutte contre la corruption portera ses fruits seulement si elle est menée en amont, pas en aval. Comme le dit d’ailleurs Emmanuel Kant, célèbre philosophe allemand du 18e siècle, « le mal est radical » ; l’exterminer, par conséquent, requiert des moyens radicaux.

Il est malheureux de constater que dans « la course à l’argent », dont fait mention la lettre pastorale, en l’absence d’un contrepoids, l’humanité est partie loin, très loin et à une vitesse vertigineuse, de sorte que plus rien, même les crises économiques et financières successives, ne semble l’arrêter. D’ailleurs, tous les engagements pris par les décideurs et dirigeants mondiaux après 2008 pour une réforme de fond en comble du système économique sont finalement tombés à l’eau. Et c’est dans ce contexte probablement que le cardinal Piat évoque, avec raison, la crise sanitaire comme un « eye-opener » face à la « fragilité » de notre « vie d’avant ».

Finalement, le 12 juillet 2015, le pape François déclarait lors d’une visite au Paraguay : « L’adoration de l’antique veau d’or a trouvé une nouvelle et impitoyable version dans le fétichisme de l’argent et dans la dictature de l’économie sans visage. » Tout commentaire serait superflu.