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L’EXPOSITION D’EVAN SOHUN À LA GALERIE IMAAYA

Toudim libre et comme à la maison

« Marsan rev », l’exposition d’Evan Sohun à la galerie Imaaya à Phoenix a été une merveille et a connu un véritable succès. L’artiste et sa galeriste de toujours, Charlie d’Hotman, nous ont vendu du rêve. Un rêve dont on a tant besoin en ce moment et que nous ne sommes pas prêts d’oublier tant le concept, la scénographie et la qualité de cette exposition et de ses œuvres nous ont charmé.e.s. Evan nous en a mis plein les yeux et il est impossible de rester insensibles une fois que nous sommes immergé.e.s dans son univers et dans celui de Toudim, cet être mi-loup, mi-homme si sympathique et qui était la star de cette exposition.

Crédit photographies: Fabien Dubessy
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Devons-nous présenter Evan Sohun, cet artiste talentueux qui poursuit sa route en compagnie de Toudim son acolyte fétiche et fidèle depuis quelques années ? Dans un article que j’avais écrit il y a deux ans dans DNT, magazine artistique, culturel et littéraire, je posais la question suivante : est-il bédéiste, illustrateur, graphiste ou tout simplement artiste ? Il était tout à la fois ! Or avec Marsan rev, c’est confirmé. Evan est un Artiste ! Connu à Maurice pour ses fresques murales qu’on croise à Port-Louis, Mahébourg, Tamarin ou ailleurs à travers l’île, il a également publié un livre rendant hommage à Hervé Masson : Hervé par Evan. Mais ne nous attardons pas plus longuement sur son parcours, car ce qui nous intéresse c’est Marsan rev.

Depuis sa dernière exposition ki manier chez Imaaya en 2019, Evan Sohun programmait déjà dans sa tête son prochain solo. Cependant, il souhaitait nous la faire découvrir dans un lieu autre qu’une galerie. Idéalement il aurait voulu qu’elle trouve place dans une maison pour faire vivre aux visiteurs une expérience et une atmosphère plus chaleureuse, plus conviviale, très locale et en toute simplicité, cette qualité qui le caractérise tant. Une maison créole authentique (celle là même que les autorités ignares laissent honteusement à l’abandon) aurait été parfaite. Là où on se sentirait comme dans lakaz mama ou gran mama. Malheureusement pour des raisons logistiques et organisationnelles, cela n’a pas été possible. Est venue alors l’idée avec Charlie d’Hotman de donner un nouveau look à la galerie en la rendant plus intime, avec plus de peps notamment en repeignant deux pans de murs avec des couleurs très flashy, rose et jaune. Rien qu’en optant pour ces couleurs très osées pour un intérieur, la perception de l’espace n’est plus la même. L’aménager avec quelques mobiliers vintage (on aurait souhaité davantage): une chaise, un banc, une commode, une table avec sa nappe maison, un miroir double face, nous plonge illico presto dans l’univers d’Evan et de Toudim. Le temps d’une exposition nous sommes chez eux, dans un grand appartement où nous pouvons nous délecter, déambuler à admirer et être en compagnie des Toudims maîtres de maison, positionnés à différents endroits de la galerie pour accueillir et dialoguer avec les visiteurs.

Mirwar

Le travail plastique d’Evan Sohun est en constante évolution et son cheminement artistique est tout à fait cohérent. L’artiste semble être plus en phase avec lui-même et semble mieux comprendre certaines interrogations qui le turlupinaient il y a quelque temps encore. Il sait dorénavant effectuer des choix sans trop de tâtonnements. Fini ce complexe de ne pas savoir dessiner comme il faut. Evan a trouvé son propre langage plastique à travers Toudim mais pas seulement car son graphisme s’est affiné et s’est enrichi. Tantôt dense, tantôt léger, les traits se sont libérés et permettent de la place aux coulures et aux accidents qui nourrissent sa peinture et qui la rendent moins lisse et plus vivante, à l’exemple de Ki pou fer, plus « chaotique » dans l’application des couleurs et du graphisme. Cependant, ce « chaos » est maîtrisé et l’omniprésence de Toudim vient stabiliser la composition. Toudim est un modérateur. Evan a compris qu’il ne pouvait et ne devait pas être cloisonné dans une case. Il a également intégré que la nature humaine aime catégoriser les gens et les choses et que souvent nous nous contentons d’accepter ce que les autres veulent faire de nous, c’est-à-dire nous conformer aux diktats que la société nous impose. Et c’est sans doute cela qui l’empêchait de s’épanouir avec plus de plénitude dans ses créations. Bien que Toudim soit le motif prétexte pour affirmer ses ressentis voire ses révoltes par rapport aux inégalités et autres injustices sociales et politiques, je pense que cette prise de conscience lui a été libératrice et bénéfique.

Les tableaux présentés sont saisissants pour certains, notamment ceux qui illustrent des scènes de vie mauricienne somme toute banales : ler dite, Mirwar, Met prop, Foto finish, poul party. A travers ces compositions, nous nous reconnaissons parfaitement dans notre vie quotidienne locale. Le traitement pictural de certains intérieurs peints en aplat de même que les motifs de papiers-peints exécutés avec une délicate minutie sont intéressants. Ici encore, nous constatons cette cohérence plastique que l’artiste met en œuvre. Ses scènes de vie picturales sont en relation directe avec la scénographie astucieuse et audacieuse de la galerie. Par conséquent, nous spectateurs faisons partie de ces scènes et pourrions être ces personnages présents dans les peintures de l’artiste.

Ki pou fer

Evan Sohun travaille en fil conducteur et semble vouloir faire le lien avec ses pratiques antérieures. Les sculptures Toudims sont toujours présentes mais dans Marsan Rev, elles ne sont plus colorées, mais en noir et sans pattes comme figées sur place, ancrées dans le sol de la galerie voulant inviter le public à prendre son temps pour comprendre ce qui lui est donné à voir. Comme évoqué plus haut, la pratique plastique d’Evan n’est pas naïve et la compréhension de ses peintures ne s’arrête pas à ce qu’on voit sur la surface des supports. Son travail devient davantage intéressant et riche quand nous comprenons que derrière cette première lecture, il existe une sous-couche où s’inscrivent des réflexions profondes sur l’humain, ses relations et ses contradictions nuisibles quand on aspire à une société égalitaire et juste. Evan devrait peut-être envisager un moyen pour que ses intentions réflexives soient ressenties. Il ne s’agit pas d’assombrir la vitalité de ses œuvres très appréciées, mais plutôt d’accentuer la profondeur dans leur lecture et leur compréhension. Il suffit d’un petit quelque chose, un détail pour que le travail prenne une dimension plus forte. Une œuvre contemporaine réussie ne se résume pas uniquement à son esthétique, mais elle se situe également dans sa démarche et le message véhiculé.

Quoi qu’il en soit, cette exposition a tenu toute sa promesse et nous faisons confiance à Evan pour nous embarquer dans l’évolution positive de son cheminement artistique et nous surprendre. Pour terminer, je tiens à saluer la fidélité de l’artiste vis-à-vis de sa galeriste qui œuvre pour que ce dernier progresse et fasse des choix judicieux tant dans l’orientation de sa pratique que dans la façon de gérer sa notoriété. Cette collaboration est essentielle et les conseils avisés d’un.e galeriste permettent à l’artiste de garder un cap qu’il ne maîtrise pas tout le temps.

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