MÉLANIE THÉODORE

Avez-vous lu La Métamorphose? Cette nouvelle, aussi énigmatique que son auteur Kafka, oscillant entre le réalisme et le fantastique, mérite d’être lue ou relue dans la conjoncture actuelle ou pour le plaisir de découvrir l’écriture viscérale de Kafka. D’ailleurs, l’adjectif kafkaïen, désormais prégnant dans le lexique de la modernité, a été maintes fois utilisé pour dépeindre de nombreuses situations depuis le début de la crise sanitaire, à travers le monde et dans notre petite île.

Franz Kafka ou le cri du Choucas

Franz Kafka, figure majeure de la littérature du XXe siècle, est un auteur méconnu de son vivant. Il est considéré comme un pilier de ce que Kundera – auteur tchèque, gagnant du prix Kafka en 2020 –, appelle « la pléiade des grands romanciers de l’Europe centrale » et qui dira de son prédécesseur : « Ses romans, c’est la fusion sans faille du rêve et du réel. À la fois le regard le plus lucide posé sur le monde moderne et l’imagination la plus déchaînée. Kafka, c’est d’abord une immense révolution esthétique. Un miracle artistique. » Les psychanalystes, sociologues et auteurs surréalistes ont toujours été fascinés par l’œuvre (sauvée de la destruction par son ami Max Brod) de ce génie de la littérature moderne, à la triple appartenance culturelle, pour ses thèmes et son atmosphère singulière. Kavka en tchèque signifie Choucas, ce petit oiseau noir, voisin de la corneille, qui fréquente les corbeaux et migre avec eux. Né à Prague en 1883, ce juif appartenant à la minorité tchèque fera toutes ses études en allemand. Cependant, ce poète et dessinateur praguois, maladif, élevé dans une famille « fermée à la création artistique », connaîtra les affres de la bureaucratie toute sa vie. En effet, Kafka travaille au service des Assurances contre les accidents jusqu’en 1922, soit deux ans avant sa mort. Est-ce pour cela que l’enfer de la bureaucratie est omniprésent chez Kafka? Qu’aurait-il écrit avec son pessimisme ironique, en 2021, alors que le monde du travail est de plus en plus chamboulé par cette pandémie qui perdure depuis l’an dernier?

Animalisation, déshumanisation et humanité

La Métamorphose, publiée en 1915, relate l’histoire étrange d’un commercial, nommé Gregor Samsa, qui se réveille un matin, dans son lit, transformé en un horrible insecte ou Ungeziefer signifiant créature informe et sale en allemand, Kafka refusant de nommer ou illustrer cet insecte.

« Il était sur le dos, un dos aussi dur qu’une carapace, et, en relevant un peu la tête, il vit, bombé, brun, cloisonné par des arceaux plus rigides, son abdomen sur le haut duquel la couverture, prête à glisser tout à fait, ne tenait plus qu’à peine. Ses nombreuses pattes, lamentablement grêles par comparaison avec la corpulence qu’il avait par ailleurs, grouillaient désespérément sous ses yeux.»

Alors qu’on s’attend à une crise de panique face à cette métamorphose inexpliquée, le premier réflexe de Gregor Samsa bizarrement n’est pas celui de retrouver son apparence humaine ou même de se lamenter sur cet état, mais bien de parvenir à quitter ce lit, d’atteindre la porte et d’arriver au travail à l’heure. Samsa, dans ce corps d’animal, évoque alors son vécu harassant en tant qu’employé. Cette expérience de l’animalité conduit ce héros kafkaïen à interroger son humanité avant sa transformation « Ah, mon Dieu », songea-t-il, « quel métier fatigant j’ai choisi ! Jour après jour en tournée. Les affaires vous énervent bien plus qu’au siège même de la firme, et par-dessus le marché je dois subir le tracas des déplacements (…) et des contacts humains qui changent sans cesse, ne durent jamais, ne deviennent jamais cordiaux. »

Le travail constitue la hantise de cet homme. Elle se concrétise très vite avec l’arrivée du « fondé de pouvoir », caricature de la bureaucratie, chez lui pour le rappeler à l’ordre. Cette autorité intransigeante – pour qui selon Samsa « il existe uniquement des gens en fort bonne santé, mais fainéants » – tend à déshumaniser les employés et mène à la dépersonnalisation de l’individu. L’absurdité de cette situation est que cet homme insecte veut désespérément sortir pour justifier son absence.

Sa sœur Gret sera la seule à vouloir s’occuper du monstre les premières semaines. Mais Grete a trouvé du travail (toute la famille doit travailler depuis la transformation de Gregor) et petit à petit, son attitude change « exténuée par son travail professionnel ». Dans une lente descente aux enfers, Gregor Samsa, froidement exclu du cercle familial, se vide de son humanité physique remplacée par les caractéristiques d’une bête: il se régale des restes de la mangeaille, il devient myope, son corps d’animal se régénère, instinctivement il grimpe aux murs de la chambre qui se transforme peu à peu en poubelle, en cendrier. Le récit est alors de plus en plus oppressant, cauchemardesque, kafkaïen.

Paradoxalement, en contraste avec cette déchéance physique, son humanité demeure flagrante et touchante alors que celle de ses proches semble de plus en plus nébuleuse. Situation absurde : un monstre qui s’émerveille devant la musique du violon de sa sœur, alors que les autres personnages se révèlent de plus en plus barbares. Et ce passage où il prend le soin de se cacher sous un drap, pour ne pas répugner Gret.

« Il comprit donc que sa vue lui était toujours insupportable et qu’elle ne pourrait que lui rester insupportable (…) Afin de lui épargner même cela, il entreprit un jour – il lui fallut quatre heures de travail – de transporter sur son dos jusqu’au canapé le drap de son lit et de l’y disposer de façon à être désormais complètement dissimulé, au point que sa sœur même en se penchant, ne pût pas le voir.»

Tandis que Gregor, bienveillant, repense « à sa famille avec attendrissement et amour », Gret, déshumanisée par la lassitude du travail, réclame qu’on se débarrasse de lui : «[…] il finira par vous tuer tous les deux, je vois cela venir. Quand on doit déjà travailler aussi dur que nous tous, on ne peut pas en plus supporter chez soi ce supplice perpétuel. Je n’en peux plus, moi non plus. »

Vivre son humanité

Selon Le Robert, ce terme éponyme signifie – « qui rappelle l’atmosphère absurde et oppressante des romans de Kafka ». Mais celle du biographe littéraire Frédéric Karl illustre bien plus la vie des personnages et arrive à point nommé en cette période tourmentée : « When you enter a surreal world in which all your control patterns, all your plans, the whole way in which you have configured your own behavior, begins to fall to pieces, when you find yourself against a force that does not lend itself to the way you perceive the world. You don’t give up, you don’t lie down and die. What you do is struggle against this with all of your equipment, with whatever you have. But of course you don’t stand a chance. That’s Kafkaesque.»

Le confinement, vécu ces deux dernières années, équivaut à une rupture d’une normalité, un saut dans un monde surréaliste: masque, Work Access Permit, zone rouge, carte vaccinale… Le confinement nous a plongés dans une angoisse métaphysique : Gregor contraint de garder la chambre. Aujourd’hui de nombreux Gregor Samsa se sentent pris au piège : dans un méandre de nouvelles lois et restrictions où règnent la spirale de l’endettement, dominés par les caprices de cette société de consommation, la multiplication grotesque des documents, l’intrusion dans la vie médicale des employés, les nouvelles conditions pour accéder à son lieu de travail, le foyer assiégé par le télétravail, des êtres surmenés ou chômeurs. Alors que les prix grimpent au plafond, pourquoi travaille-t-on de nos jours?

Pourtant combien ont fait le décompte jusqu’au déconfinement pour se sentir enfin libre de circuler au sein d’un système absurde qui nous emprisonne? Quitter la chambre comme Samsa et retrouver les bourreaux ou le bureau? Que traduit cette hâte à reprendre sa place au sein d’une société qui fait trop souvent fi de notre humanité, face à des « fondés de pouvoir » qui nous perçoivent comme des pions sur l’échiquier économique : travailler pour le profit ou pour payer ses dettes, leurs dettes! L’homme insecte est englué dans un quotidien qui le rassure en le déshumanisant sournoisement un peu plus chaque jour. Il faut penser à demain, travailler pour payer la maison, s’acquitter des frais de voiture, financer les études. Ne faut-il pas pousser pour avoir une place dans le bus en vue d’arriver à l’heure?

Si cette pandémie nous flanque à la figure notre mortalité, notre finitude, heureusement elle tente de raviver notre humanité oubliée, comme Gregor.  Que faire ? Saisir ce chamboulement d’un quotidien parfois aussi médiocre que celui de Gregor, comme une opportunité de reprendre notre condition d’homme, pas de simple insecte au sein de la fourmilière. Lutter pour sortir de son lit, non pas rejoindre les rangs, mais au contraire délaisser sa carapace et renouer avec son humanité. Chercher le beau comme Gregor le monstre, devant la musique de Gret. Réapprendre à s’extasier devant l’humanité malgré tout ce qui nous accable, un peu comme le Sisyphe de cet admirateur de Kafka, Albert Camus. « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir le cœur d’un homme. Nous devons imaginer Sisyphe heureux.»

Ou bien attendre la métamorphose irréversible, à la manière d’un Gregor Samsa : « Enfin, je n’ai pas encore abandonné tout espoir ; une fois que j’aurai réuni l’argent nécessaire pour rembourser la dette de mes parents envers lui – j’estime que cela prendra encore de cinq à six ans –, je ferai absolument la chose. Alors, je trancherai dans le vif. Mais enfin, pour le moment, il faut que je me lève, car mon train part à cinq heures. »

Références

https://www.nytimes.com/1991/12/29/nyregion/the-essence-of-kafkaesque.htm

https://www.ina.fr/contenus-editoriaux/articles-editoriaux/franz-kafka-l-ecrivain-visceral/

https://books.openedition.org/pupvd/763?lang=en