KWANG POON

De « Coolie Ghat » à « Aapravasi Ghat »

Le 12 juillet 2006, l’Aapravasi Ghat fut proclamé patrimoine mondial par l’UNESCO. L’année 2021 marque donc le 15e anniversaire de cette inscription historique et il serait temps de prendre le pouls de ce projet avec des ramifications complexes et des répercussions

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Les ancêtres de bon nombre de Mauriciens ont mis les pieds à Maurice en escaladant les marches en pierre de l’Aapravasi Ghat. En novembre 1989, le ‘Coolie Ghat’ a été officiellement renommé ‘Aapravasi Ghat.’ Autrefois, c’était le ‘Immigration Depot’, construit en 1849 durant la colonisation anglaise.

D’un point de vue étymologique, le mot « coolie » s’apparente au mot « kuli » (苦力)en mandarin qui se traduit littéralement par « force amère », étant donné que la vie du coolie était loin d’être une partie de plaisir. « Coolie » a une connotation péjorative et « aapravasi » qui désigne un « immigrant » est un terme neutre, quoique le mot « girmitya » serait peut-être plus adéquat.

En Chine, on avait jadis employé un lexique encore plus outrageant en faisant référence à ces coolies comme des « zhuzai », c’est-à-dire des pourceaux, pour indiquer que ces humains étaient vendus comme du bétail qu’on envoyait à l’abattoir…

La reconnaissance par L’UNESCO

Pour se targuer du label de patrimoine mondial, un site doit démontrer « une valeur culturelle ou naturelle qui présente un intérêt universel et exceptionnel pour toute l’humanité ». En effet, l’Aapravasi Ghat fut le témoin privilégié de « The Great Experiment », qui tenta de remplacer les esclaves ; l’abolition de l’esclavage était annoncée par une main-d’œuvre bon marché.

Au même titre que l’esclavagisme, l’engagisme fut l’un des mouvements migratoires les plus conséquents dans l’histoire de l’humanité et serait un des facteurs clés à l’origine du déploiement de la diaspora indienne et chinoise à travers le monde.

Zoom sur la zone

Afin de préserver l’harmonie architecturale et le contexte historique autour de l’Aapravasi Ghat, l’UNESCO exige qu’une Zone Tampon soit établie autour du site en question. La Zone Tampon de l’Aapravasi Ghat (ZTAG) est sous le monitoring des règlements pour protéger le patrimoine. Dans le contexte mauricien, la ZTAG est régie par les fameux PPG6 administrés par le ministère des Terres et Logement. Grosso modo, les PPG6 prescrivent qu’un BLUP ne pourra être délivré pour tout projet dépassant G+2 dans la Zone Tampon afin de préserver le skyline et offrir une vue non-obstruée à partir de l’Aapravasi Ghat jusqu’à la chaîne de montagnes de Moka.

À Maurice, la ZTAG s’étend du front de mer où se trouve le Ghat, couvre la rue Farquhar, la rue La Reine et remonte jusqu’à la rue Royale. Dans l’axe perpendiculaire, la Zone Tampon débute à partir de la Place d’Armes, couvre le Jummah Mosque et une bonne partie de Chinatown pour se terminer à la rue Sun Yat Sen.

Toute proportion gardée, la Zone Tampon est énorme par rapport à la taille de Port-Louis. En effet, la ZTAG occupe près de la moitié du CBD. Aujourd’hui, on peut dire que les deux artères commerciales de Port-Louis sont les rues Royale et Sir Seewoosagur Ramgoolam. Assujettissant l’une des routes principales de la Capitale aux PPG6 équivaudrait à contraindre une personne à respirer avec un seul poumon.

La rue Royale … des parkings

Sous le poids des PPG6, les bâtisses historiques sur la rue Royale croulent peu à peu pour faire place à des parkings. La plupart des propriétaires n’ont pas les moyens de rénover leurs édifices patrimoniaux qui sont souvent en bois avec un toit en bardeau. Aussi, beaucoup de ces immeubles historiques ont un haut plafond et les mettre sous climatisation serait très onéreux.

Il existe quelques exceptions comme la quincaillerie Joonas, située à l’angle des rues Royale et Louis Pasteur. Les tours de la MCB et la Banque de Maurice sont aussi des ‘exceptions qui confirment la règle’. La tour du siège social de la SBM a détruit la belle symétrie de la Place d’Armes et barre la vue sur la chaîne de montagnes. Bien sûr, on peut arguer que ces tours ont été érigées avant la promulgation des règlements ou ont obtenu une dérogation spéciale. Tout de même, ces tours seraient des ‘anomalies’ que l’UNESCO voulait éviter.

Chinatown s’invite dans le Ghat

En plein centre de Chinatown, le bloc juxtaposant le Jummah Mosque, délimité par les rues Royale et David et les rues Emmanuel Anquetil et Joseph Rivière, est un cas d’école de la dégénération urbaine. Auparavant, l’Amicale de Port-Louis, à l’angle des rues Emmanuel Anquetil et Royale, était le nexus du night life dans la Capitale. Après l’incendie en 1999, l’espace a été transformé en parking. Le terrain voisin – qui était l’adresse de la Maison Lai Fat Fur, une institution incontournable dans le paysage commercial de Chinatown dont le propriétaire était l’un des Kaptans de la communauté et l’un des fondateurs de la ‘Chinese Middle School’ – n’a pas connu meilleur sort que de servir d’aire de stationnement.

Ainsi, nous proposons que Chinatown soit décrété patrimoine mondial à part entière. Ce quartier historique, jadis un attrait touristique incontournable et un moteur économique de la Capitale, perd graduellement son cachet malgré les efforts appréciables de la Chinese Chamber of Commerce, la New Chinatown Foundation et Porlwi pour redonner vie à travers des muraux et des événements épisodiques.

Le 30 octobre 2019 au Heen Foh Hall, peu avant les élections générales, le ministre Anwar Husnoo aurait donné l’assurance que le gouvernement fera tout ce qui est en son pouvoir pour redonner ses lettres de noblesse à Chinatown.

Le « corps de garde » tombe dans l’oubli

Datant de la période française, un poste militaire connu comme « corps de garde » se trouve à la jonction des rues Farquhar et Dr Sun Yat Sen à Port-Louis. Avant son abandon, ce bâtiment historique, actuellement en état de décrépitude, abritait le poste de police de Trou Fanfaron. Tout plan de développement de l’Immigration Terminal devra incorporer la mise en valeur de cette bâtisse.

Le métro bute contre un mur

L’Urban Terminal de la Place de l’Immigration se situe juste de l’autre côté de l’autoroute en plein dans la Zone Tampon. De ce fait, il devra adhérer aux PPG6 afin que l’architecture s’intègre harmonieusement au site historique et ne cache pas la vue sur la montagne. Aussi, l’UNESCO n’a pas caché ses craintes que le passage de la ligne de métro aussi près de l’Aapravasi Ghat risque de dégrader irréversiblement la valeur historique du site. Sans une révision du cadre régissant la Zone Tampon, on voit mal comment le projet phare du métro pourra aller de l’avant.

Les retombées du listing de l’UNESCO

Bien qu’offrant un label de prestige à un lieu historique, il faut se rendre à l’évidence que les retombées laissent à désirer.

Selon une étude préliminaire, plus de la moitié des bâtisses dans la Zone Tampon ne seraient pas en règle: ces propriétés ont été soit dilapidées ou ont été altérées, voire rasées. Et seuls 12 immeubles ont connu des restaurations en ligne avec le PPG6.

Le déclassement de Liverpool

Le 16 juillet 2021, la 44e session du Comité sur le Patrimoine mondial de l’UNESCO s’est réunie à Fuzhou en Chine. Par un vote secret, l’assemblée a voté pour déclasser le front de mer de Liverpool, où trônent les Trois Grâces, de la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Ne tardant pas à réagir, la mairesse de Liverpool, Joanne Anderson, estime que le Liverpool Mercantile City n’a jamais été au mieux de sa forme avec des investissements totalisant des centaines de millions de livres sterling.

Cette décision découle du plan de régénération de Liverpool, qui comprend le nouveau stade d’Everton FC, et plusieurs tours iconiques que l’UNESCO juge incompatibles avec le cadre historique du site.

Nouvelle vision

Dans le but de trouver la juste mesure entre régénération urbaine et préservation du patrimoine, il serait temps de revoir la Zone Tampon autour de l’Aapravasi Ghat vu que le cadre actuel ne parvient ni à promouvoir un développement harmonieux, et encore moins à préserver le patrimoine. La rénovation du Marché central de Port-Louis, un haut lieu touristique avec des manquements sur le plan hygiénique, attend le feu vert des autorités depuis plus de trois ans.

Un ‘Overarching Heritage and Visual Impact Assessment’ de la ZTAG a été commandité par le Ministère des Arts et du Patrimoine Culturel qui serait l’occasion idéale pour accorder les violons. Nous proposons qu’un « High-level Inter-ministerial Committee » se penche sur ce problème épineux pour dégager un compromis.