Alors que l’éducation intéresse de nombreuses familles à un moment où se tiennent les examens du SC et du HSC après ceux du PSAC et du NCE dans des conditions difficiles, Le Mauricien a rencontré cette semaine l’ancien directeur du Mauritius Examinations Syndicate (MES), Lucien Finette. Le pédagogue préconise des séances d’épreuves pour ceux n’ayant pu participer aux examens du PSAC ou du NCE. Ces nouveaux examens devraient être ouverts également à ceux qui n’auront pas été reçus et à ceux non satisfaits de leur performance relevant des circonstances difficiles dans lesquelles ils se sont présentés en salles d’examens. Il considère également que les étudiants qui prennent part au concours de lauréats dans le cadre des épreuves du HSC ne sont pas sur un pied d’égalité. Lucien Finette souhaite qu’une nouvelle formule soit trouvée pour l’octroi des bourses cette année.

Commençons par une question d’actualité. Après l’annulation des examens le 28 avril dernier en raison des inondations, Cambridge accordera une « special consideration » pour quelque 18 000 élèves qui n’auront pas à prendre des examens pour plusieurs questionnaires, y compris pour l’Anglais, une matière obligatoire. Qu’en pensez-vous ?

Il semblerait qu’il y ait eu un accord entre le ministère et le syndicat à ce sujet. Personnellement, je ne suis pas d’accord. Il faut toutefois prendre en compte les intérêts des enfants. En premier lieu pour plusieurs matières, il n’y a pas de Paper 2, il y a un seul papier. Sans ce deuxième papier, comment faire pour allouer des points.
Même s’il y avait un deuxième papier il faut savoir que chaque questionnaire évalue différentes habiletés de l’élève. Chaque papier n’a pas le même objectif d’évaluation. Ensuite, on se demande comment choisir les lauréats, ce qui se décide parfois par un point de différence. Cela est très sensible et n’importe qui peut loger une contestation.
Tout cela pour dire que je ne vois pas pourquoi il n’y a pas un nouvel examen pour les papiers concernés. Mais il faut prendre une décision très vite afin de permettre aux élèves concernés d’avoir le temps de se préparer. On ne peut pas à la dernière minute dire aux élèves qu’ils doivent faire prendre part à un examen dans une semaine.

En vérité, dans quelles circonstances peut-on appliquer la « special consideration ». Quelles en sont les implications ?

La « special consideration » s’applique aux situations très particulières, par exemple pour quelqu’un qui n’est pas parvenu à prendre part aux examens pour des raisons majeures comme la maladie, l’hospitalisation, ou le décès d’un proche. Parfois, l’étudiant peut se rendre dans les salles d’examens. Il peut arriver qu’il soit incapable de le faire. S’il peut se déplacer, les autorités peuvent demander une « special consideration » en prenant en compte le fait qu’il ne soit pas dans tous ses états pour prendre part aux examens.
Toutefois, c’est très rare que cette « special consideration » soit sollicitée pour une série de questionnaires d’examen. C’est d’autant plus difficile qu’il y a des examens à importance très élevée où les enjeux sont déterminants. Prenons le cas des épreuves de HSC et ceux qui déterminent les lauréats, on ne peut difficilement appliquer la « special consideration ».
Ce serait une procédure injuste lorsqu’il y a un classement national. Or, il faut que tout le monde participe aux examens dans des conditions équitables et égales. Il n’y a plus d’équité. Ces examens ne peuvent faire l’objet de « special consideration », ils doivent être refaits carrément.

Encore faut-il que Cambridge prépare un deuxième questionnaire…

Je suis étonné qu’on puisse dire qu’il n’y ait pas de deuxième papier comme j’ai cru l’entendre. Si tel est le cas, ce serait une grosse erreur de Cambridge, surtout quant aux examens à l’étranger. N’importe quoi peut arriver à un papier lors de son transfert, une boîte peut être endommagée. Il se peut que l’avion transportant les papiers d’examens n’arrive pas à temps ou que les papiers soient perdus dans l’avion ou que les boîtes contenant ces papiers soient endommagées.
On ne peut attendre pour refaire un papier. Nous savons qu’il y a toujours un deuxième set. Le MES le sait très bien parce qu’il prépare les papiers d’examens, il y a toujours un deuxième questionnaire. Je me souviens qu’alors que j’étais directeur du MES à un moment donné, lors du transport des papiers d’examens à Rodrigues, on a découvert qu’une enveloppe était ouverte. En prenant en considération le risque que cela représente, j’ai demandé un deuxième papier car n’importe quoi aurait pu arriver.
Cambridge est une grande organisation et la plupart des problèmes sont prévus. La « special consideration » est la moindre des choses mais ce n’est pas la meilleure solution lorsqu’il s’agit d’un grand nombre de papiers. Ce n’est pas approprié dans le cas présent à Maurice. Il aurait fallu composer à nouveau.

Vous vous êtes élevés récemment contre l’obsession des examens par l’entremise d’une analyse dans la page Forum du Mauricien…

Je constate avec frustration qu’on assiste de façon impuissante à une machine qui a été enclenchée pour faire des examens à tout prix. J’ai eu l’occasion de constater la situation dans d’autres pays dont le Canada. Je dois dire que cette pratique va à l’encontre de tout ce que l’examen qui dérive de l’éducation représente. Un facteur humain est complètement ignoré.
Ainsi coûte que coûte, quelles que soient les conditions, on est obligé de s’adonner aux examens à Maurice. On a créé l’impression que sans les examens, il y a un vide. C’est un déni de ce qu’est l’éducation. De nos jours, l’éducation n’est pas uniquement l’évaluation pour les examens, elle doit permettre à l’élève de se réaliser.
L’éducation est un égalisateur dans la société. Il est un fait que nous aurons toujours des inégalités partout. Il est impossible de faire en sorte que tout le monde soit pareil. Or, l’éducation vient remettre tout le monde au même niveau. Les mêmes chances sont données à chacun. C’est un facteur de nivellement social extrêmement puissant. Elle donne à tous le moyen de se réaliser.
Tous les pays travaillent dessus. Or, à Maurice, ce qui devait être un facteur d’égalité est un facteur de discrimination depuis l’admission au préscolaire jusqu’en HSC. Tout est différent. Les écoles sont différentes. Tout le monde n’a pas la même chance. Si on habite tel quartier, on est obligé de fréquenter telle école, laquelle école n’est pas au même niveau que les autres. Force est de reconnaître que les autorités ne font pas grand-chose pour améliorer cet état des choses.

La nine-year schooling a, pourtant été introduite dans le but de réformer le système d’éducation ?

Aujourd’hui, on condamne un élève à fréquenter l’école de son quartier. Par conséquent, quelqu’un d’intelligent qui habite un quartier particulier pouvait être admis dans celle située dans un bon quartier. Il faut être naïf pour croire qu’il n’y ait pas de bon quartier et de mauvais quartier à Maurice. Donc, un étudiant est obligé de rester dans son quartier même s’il se sent désavantagé par rapport à ceux d’un autre quartier.
À l’époque je fréquentais le Collège Royal et je côtoyais des élèves très intelligents venant de tous les quartiers riches ou pauvres.

Théoriquement, toutes les écoles auraient dû être au même niveau. Quel est le problème ?

Ce n’est pas vrai du tout dans la réalité. À l’époque du CPE, il y avait des écoles qui obtenaient 20% de réussite seulement et d’autres près de 100% de réussite. Les enfants ne sont pas logés à la même enseigne. Ils viennent de conditions sociales différentes. Ils n’évoluent pas dans le même environnement et n’ont pas la même chance que les autres de progresser. C’est la raison pour laquelle une des conditions déterminantes pour l’organisation des examens est l’équité.
La situation présente à Maurice vient agrandir le fossé davantage. Tout le monde est en train de vivre de façon différente ce que Covid nous apporte, ce que les inondations nous apportent. Il y a des drames et des tragédies. On ne peut pas dire que les examens se passent de façon égalitaire pour tout le monde.

Aurait-on le choix de faire autrement à Maurice ?

On n’a pas pris la peine de se donner des choix. Prenons le cas des examens qui ont eu lieu ces dernières semaines. Quelle était l’urgence de ces examens ?

Ces examens étaient attendus depuis l’année dernière ?

Est-ce qu’on avait besoin de faire des examens cette année ? Est-ce qu’un enseignant qui a passé trois ou quatre ans avec ces élèves ne les connait pas suffisamment.
PSAC est devenu régional et tout le monde sera promu. À quoi ça sert donc. C’est un examen qui, en fin de compte, va discriminer davantage. Il se peut que ce soit quelqu’un qui a bien travaillé pendant toute l’année mais que cette année pour PSAC n’était pas au même niveau pour plusieurs raisons.
C’est très injuste de disqualifier ou pénaliser quelqu’un qui pour toutes sortes de raisons et toutes sortes de tragédies est pénalisé par le Covid alors que ces examens ne sont pas nécessaires. Ces examens sont supposés faire partie du curriculum de la Nine-Year Schooling où l’on diminue l’importance de ces examens. Cela donne également un mauvais exemple, c’est qu’on voit que l’éducation et la société ne vont pas de pair. Alors qu’on demandait à la population de ne pas sortir et on a tout fait pour violer ces directives. Ce fut un très mauvais exemple dans le processus de l’éducation des enfants.

Pour ce qu’il s’agit du NCE, c’est un nouvel examen qui introduit un autre système de discrimination. Le système d’éducation mauricien n’est qu’un moyen de discrimination, un moyen d’éliminer et de choisir. Ce n’est pas mauvais de choisir l’élite mais l’impression de rejeter les autres est dramatique. On élimine par discrimination et l’examen est un facteur de discrimination.
Le NCE est une création artificielle. Elle a été créée soi-disant pour éliminer les pressions sur les jeunes enfants mais il y en a plus maintenant sur eux. Les élèves doivent prendre des leçons depuis la Form une. Où se trouve la logique ? Au lieu de s’améliorer, on s’enfonce.
En fait, ces examens servent uniquement à trouver des élèves pour remplir les académies. Cette priorité prend le dessus sur tous les autres : choisir, discriminer pour remplir les académies est plus important que la santé des enfants. Cela parait illogique. Lorsqu’on est un éducateur, on est censé pouvoir penser à ces enfants.
Le rôle de l’éducation est de voir en celui qui l’éduque un bienfaiteur. Mais là non. Il est en train de nous enfoncer. On a même qualifié d’incident mineur la découverte d’un surveillant positif à l’école de Rivalland à Beau-Bassin. Pour vous dire que la préoccupation de ceux qui sont au pouvoir n’est pas le bien-être des enfants mais faire les examens. L’administratif prend le dessus sur tout. Tout cela parce qu’on n’a pas pensé à des alternatives alors qu’il y en a plein.

Quelles sont ces alternatives ?

Il y a suffisamment d’évaluations qui sont faites en classe pour savoir si tel élève est bon ou non. Il faut qu’on puisse croire dans le système mis en place pour que parents et élèves acceptent le verdict du professeur. Faute de mieux, on se réfugie derrière les examens pour ne pas avoir à faire ce qu’il y a à faire. Il n’y a aucun humanisme et aucune valeur éducative dedans.
Pour avoir une valeur éducative il faudrait prendre en compte toutes les circonstances pour donner les mêmes chances à chacun et non pas utiliser les circonstances malheureuses pour venir, disons, affaiblir davantage la possibilité des élèves de réussir. Donc à quoi servent les examens de la NCE ? Pour remplir les 1200 places disponibles dans les académies. On choisit l’élite en provenance des meilleures écoles. Il faut augmenter les niveaux de toutes les écoles. Malheureusement dans de nombreux cas cela se dégrade…

À qui la faute ? Aux décideurs ou aux enseignants ?

Les enseignants ne font que faire ce qu’on leur demande de faire. On ne leur a jamais demandé de penser autrement. Ils arrivent, ils savent qu’il y a un examen et travaillent en conséquence. Tous les moyens sont bons. C’est là qu’intervient la différenciation sociale. Si vous avez de l’argent vous prendriez des leçons privées et si vous n’avez pas les moyens, débrouillez-vous.
Il est intéressant de noter que s’agissant des examens de School Certificate et de Higher School Certificate, Cambridge a émis plusieurs communiqués pour qu’il n’y ait pas de forcing sur les examens. Cette université a une vision très humaniste de l’éducation. Elle a mis en place toute une panoplie de mesures pour faire en sorte qu’on puisse évaluer. Évaluation ne veut pas nécessairement dire examens. Il y a beaucoup de moyens d’évaluer proposés par Cambridge.

Donnez-nous un exemple.

Savez-vous que les résultats de « mid-term examinations » doivent être envoyés à Cambridge. Les données obtenues de cet examen sont utilisées ainsi que d’autres éléments pour évaluer les élèves. C’est une méthode beaucoup plus juste parce qu’elle ne tient pas compte uniquement des résultats des examens. Il dispose donc d’un profil de chaque élève.
Cambridge dispose également des données concernant chaque classe ainsi que des écoles qui présentent des candidats sur plusieurs années. Si une école a l’habitude de faire 30% de réussite et produit subitement un taux de 60% de réussite, il est possible que Cambridge révise tous les papiers afin de voir s’il n’y a pas eu un problème ou des tricheries.
Pour le SC, normalement il ne devrait pas être un examen à enjeux déterminants. Malheureusement, il l’est devenu par la faute de Maurice. Le fait qu’un élève doive obligatoirement avoir cinq Credits, cet examen est devenu immédiatement un concours. Ce qui fait que le ministère de l’Éducation est entré dans un engrenage dans lequel il s’enfonce.

Vous avez parlé des lauréats plus tôt. Quels seraient les problèmes auxquels ils seraient confrontés cette année ?

Je suis d’avis que cette année-ci on ne devrait choisir de lauréats parce que le facteur d’équité n’a pas prévalu. Tout le monde sait comment les examens se déroulent ordinairement dans une atmosphère tendue. Cette année, il y a eu encore plus de tensions qui se sont accentuées avec la Covid, l’insécurité, le retard dans les examens et le fait qu’il n’y ait pas eu de classes pendant longtemps. Il y a énormément de raisons qui font que les inégalités se sont accrues.
Tout le monde ne part pas sur le même point de départ. Il y a des élèves qui n’ont pas souffert des inconvénients de cet état de choses. Mais il ne faut pas oublier que d’autres ont subi des problèmes considérables d’inondations, d’autobus, de quarantaines, de maladies. Certains ont dû se faire accompagner par les officiers de police. Déjà lorsqu’on arrive en retard dans la salle d’examens, on est un peu déstabilisé. Beaucoup ont participé aux examens avec la peur au ventre.

Que devrait-on faire ?

Pour un examen à ce niveau, il faut que tout le monde ait des chances égales dès le départ. Déjà on sait que le système de lauréat est le système le plus inégal qui existe. En vérité, ces examens permettent d’évaluer les étudiants et leur offrent la possibilité d’avoir un certificat de fin d’étude mais non pas de choisir un gagnant.
Lorsque les papiers d’examen sont corrigés un système de grade est appliqué. Il y a des fourchettes. Les examinateurs savent que tel groupe d’élèves se trouve dans la tranche supérieure d’un batch. Cela peut être entre 80 et 90 points. Pourquoi un élève obtient 87 points et pas 88 points, c’est parce qu’il y a beaucoup de subjectivité dans la correction. Qui peut empêcher à un correcteur d’être subjectif? C’est son appréciation.
Si le texte est corrigé par trois personnes, il se peut qu’il y ait trois notes différentes. Or, on peut devenir lauréat par un point de différence. En général, les trente-deux premiers de chaque filière ont pratiquement le même point. Un examen objectif afin de choisir les lauréats consisterait à faire un examen objectif pour ces trente-deux premiers.
À mon avis, pour cette année la décision la plus juste serait de donner une allocation aux trente-deux de chaque filière. Ce serait une façon d’égaliser les élèves de chaque filière et diminuer les disparités. On ne peut pas, à ce stade, faire un examen parce qu’on ne leur a rien dit. Ce ne serait pas juste de déclarer des lauréats.
Concernant PSAC et NCE, un examen de la deuxième chance fait partie des solutions. L’équité dans les examens est le guide le plus important. Or, cette année, chacun n’a pas eu la même chance. Beaucoup d’élèves n’ont pas été en mesure de donner le meilleur de soi-même. Le facteur d’équité n’a pas existé. Tous les résultats sont faussés. La façon la plus juste d’assurer l’équité aurait été de faire une deuxième séance d’examen. Tous ceux qui pensent qu’ils n’ont pas donné le meilleur d’eux-mêmes ou qui ont échoué auraient pu participer. De cette façon, personne ne perd. Ceux qui ont bien travaillé gardent leurs points. Tout cela permet de mettre en valeur l’importance de l’élève, qui pourra choisir l’école de son choix. Il ne faut pas accroître les discriminations.

Il y a eu récemment des protestations au sujet de l’absence du Kreol en Form 4; qu’en pensez-vous ?

Il est bon que le gouvernement ait mis un comité de haut niveau pour se pencher sur la question. Sinon en 2022 et 2023, il n’y aura pas de langue kreol en Form 4. 1900 élèves de toutes les cultures ont passé trois ans à apprendre la langue créole.
Ce serait injuste qu’ils ne puissent continuer jusqu’au School Certificate. J’espère qu’une solution soit trouvée. D’ailleurs, puisque la langue créole est une langue nationale utilisée par toute la population sans exception et dans toutes les circonstances y compris au Parlement dans un avenir prochain…, je ne vois pas pourquoi on ne l’appellerait pas le Morisien au même titre que le Français, l’Italien, le Chinois, entre autres.