PAULA LEW FAI

« Si tout le monde accepte le mensonge, le mensonge passe dans l’histoire et devient la vérité ». George Orwell, « 1984 ».

Réalités des contaminations au Covid-19 présentement à Maurice, nombre de décès, nature du variant, risques réels dans les lieux de soins…

Ce sont quelques-unes des questions que ne peut éviter aucun habitant de Maurice aujourd’hui. À l’insécurité économique et sanitaire est venue se greffer l’insécurité psychologique qui amplifie la portée des fake news et discrédite les circuits officiels de l’information. Le soupçon se généralise de manière pernicieuse, un soupçon irrationnel, dénué du moindre bon sens.

Nous ne sommes pas devenus soupçonneux à la suite de Nietzsche qui a tenté de lever le voile sur les illusions du christianisme, d’annoncer la mort de Dieu et de prédire l’arrivée du Surhomme – un soupçon concernant les croyances de l’homme –, de Marx qui a fait peser le soupçon sur le fonctionnement de la société, en dénonçant la domination des classes bourgeoises – un soupçon social – ou de Freud qui a déconstruit la notion de sujet – un soupçon qui porte sur la conscience et sa place au sein du sujet.

Nous ne sommes pas dans le champ religieux, social et métaphysique.

Nous sommes devenus soupçonneux à l’égard du pouvoir politique. Leur manque de crédibilité en est la cause première.

Nous pataugeons dans la gadoue (terre détrempée, en étant optimiste et, plus réaliste peut-être, matière tirée des fosses d’aisance, servant d’engrais). Mensonges et soupçons s’alimentent mutuellement.

L’ère des mensonges ne date pas d’aujourd’hui. Et n’affecte pas que notre pays.  Le mensonge est devenu une arme d’efficacité redoutable. Contre-vérités pour préserver un secret d’État, illusions pour manipuler l’opinion, inventions pour provoquer une guerre… Des exemples récents en témoignent.

Le chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian a évoqué ce samedi 18 septembre la « crise grave » provoquée par le torpillage d’un énorme contrat de sous-marins français à Canberra, dénonçant un « mensonge, une duplicité, une rupture majeure de confiance » et un « mépris » de la part des alliés de la France. Cette mesure, la première dans l’histoire des relations entre Paris et Washington, « est très symbolique. Il y a eu mensonge, il y a eu duplicité, il y a eu rupture majeure de confiance, il y a eu mépris donc ça ne va pas entre nous », a-t-il déclaré.

Nous nous souvenons également du représentant des États-Unis, Colin Powell, montrant à une séance de l’ONU une fiole de poudre blanche ‘prouvant’ que l’Irak possède des armes de destruction massive.  C’est devenu le symbole du mensonge officiel de la propagande de guerre visant à justifier aux yeux de l’opinion publique et des instances internationales l’agression militaire d’un pays, en dissimulant un but de guerre inavouable (s’emparer des ressources pétrolières).

Chez nous, sur des dossiers très sensibles touchant à des négociations secrètes entre États, corruptions diverses, meurtre d’agent, détournement de fonds publics, état sanitaire…la vérité peine à émerger. Nous sommes même au point où la véracité des événements est mise en doute. Tout est cousu de fil blanc mais les discours se dévident sur le même schéma de la désinformation et de la propagande.

Or, nous apprenons à nos enfants, dès leur plus jeune âge à ne pas mentir. Dans toutes nos traditions culturelles et religieuses, en Orient comme en Occident, la vérité ayant une valeur sacrée, le mensonge est proscrit.

Ainsi, les philosophes et écrivains de l’Antiquité avaient traité de ce thème dans leurs œuvres : Platon et les stoïciens en Grèce, Cicéron et Quintilien à Rome. À leur suite, les Pères de l’Église l’ont aussi développé, à l’instar de Clément d’Alexandrie, d’Origène, d’Hilaire de Poitiers et de Saint Jean Chrysostome, tous antérieurs à Saint Augustin qui dénonce aussi catégoriquement l’usage du mensonge (1). Une importante littérature jésuite développera par la suite une casuistique du mensonge, l’autorisant dans certains cas et sous certaines formes.

Dans sa Somme théologique (2), St-Thomas d’Aquin arrive à des conclusions sévères sur la jactance, ou vantardise, qui fait partie des mensonges : « La jactance est une sorte de mensonge. Or elle n’est pas un mensonge officieux, ni joyeux. On le voit d’après la fin poursuivie par le mensonge… Le vantard se met au-dessus de la réalité, parfois sans aucun motif, parfois en vue de la gloire ou de l’honneur, parfois pour de l’argent ». Défilent devant nos yeux, plus du tout ébahis, nos chers députés de l’Assemblée nationale. Sans oublier les courtisans (es) à l’école de la tromperie.

Oublis par omission, confusion entre réalité et fantasmes, fantasmagorie, fabulation, affabulation, la liste est longue de ces contorsions : nous sommes dans un monde infantile (pas enfantin) où la pensée magique est très présente dans l’imaginaire – celui des enfants de moins de 6 ans (stade préopératoire selon Piaget, 1932).

Travestissement conscient de la réalité de manière à abuser autrui, mensonge volontaire, intentionnel, qui utilise la tromperie à des fins d’intérêt personnel, ce sont des conduites perverses et manipulatrices sans aucun respect pour la personne humaine. Le mensonge naît du désir de tromper de manière efficace, suivant un objectif déterminé. Le mensonge est alors soigneusement préparé et réfléchi. Le menteur est conscient de son mensonge et sait pertinemment à qui il s’adresse. Il met à profit des stratégies pour être cru et ne pas être pris. La mythomanie désigne un mensonge récitatif auquel adhère l’enfant. Vous connaissez certainement des mantra Made in Moris ? À propos du Covid, justement.

Plus grave est la propension à mentir relevant d’une contrainte intérieure, d’une nécessité impérieuse qui outrepasse la volonté et la raison. Le mensonge compulsif, l’affabulation, la mythomanie sont le signe d’atteintes narcissiques graves et de modalités de défense plus archaïques. La compulsion à mentir, à fabuler, révèle une pathologie narcissique, prenant sa source dans le conflit entre le moi et son idéal, vestige de la mégalomanie infantile. Le menteur a honte de ce qu’il est, honte de n’être que ce qu’il est. Pour survivre à cette honte, il s’invente une autre personnalité, plus flatteuse, et essaie par tous les moyens et subterfuges de maintenir la fiction. Ce que le menteur redoute par-dessus tout, c’est que le regard de l’autre l’anéantisse en le démasquant, car alors il apparaîtrait nu, c’est-à-dire sans consistance.

Contraintes extérieures / contraintes intérieures ; la conjoncture, cumulant les fragilités à la fois des systèmes sociaux et de la personne favorise le mensonge compulsif. Le sentiment de honte s’estompe, les barrières éthiques s’effondrent.

Le Roi est nu. Vive le Roi !

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(1) Sur le mensonge. St-Augustin. Flammarion, 2019.

(2) Somme théologique. St-Thomas d’Aquin, Cerf, 1984.