JEAN-CLAUDE VEDER

Un des endroits, où les pauvres viennent frapper en ce temps de confinement, est souvent un lieu religieux. Depuis le confinement, tous les jours, j’entends crier à la porte de la cure (mon lieu d’habitation) : « Monper, monper… » Ce ne sont pas les bénéficiaires de Caritas, ceux qui reçoivent tous les mois un colis alimentaire et un accompagnement de cet organisme et dont le bureau est situé à côté de la cure. C’est une autre catégorie (excusez- moi le mot) de personnes qui se marginalise de plus en plus et dont le nombre ne cesse de grandir dans nos villes et dans ma ville de Beau-Bassin/Rose- Hill. Ils sont les SDF (Sans Do- micile Fixe), les « clochards » pour certains, les « tontons » comme on les appelait affectueusement à Port-Louis. Sauf qu’aujourd’hui ils sont majoritairement jeunes !

Deux, âgés de 29 et 26 ans, sont récemment venus frapper à ma porte. Ils dorment dans des « abris » à plusieurs… étoiles ou dans des maisons délabrées. En leur parlant, je réalise comme une précarisation croissante de la jeunesse, principalement des jeunes hommes (peut-être sans doute à cause de la drogue synthétique), qui n’arrivent pas à se stabiliser dans une société qui les dépasse. Un de ces garçons a perdu papa et grand-mère ; la maman est à l’étranger et le fils n’a plus de lien avec elle. Les autres frères et sœurs ont coupé tout lien avec le sans-abri. Seule issue : la rue ! La rue avec tout ce que cela comporte de risques, de peur au ventre et le regard des autres qui tue parce qu’ils sont de potentiels transmetteurs du virus !

Cursley (prénom fictif) a débarqué à la cure ce matin-là et cherchait à manger. Je lui ai donné la moitié d’une baguette qu’il a dévorée en un clin d’œil, si bien que je lui ai donné l’autre moitié. À la fin de ce repas, il me disait : « Mersi Pa, mo lestoma inn ranpli ! » Il est reparti, cherchant un endroit pour dormir à Beau-Bassin, où il a élu domicile (!) depuis une semaine. L’ONG, Lumière d’Espérance, avec plusieurs sponsors et plusieurs personnes de bonne volonté, ont commencé à offrir un repas chaud, Place Taxi, aidés par des policiers. La semaine dernière, jeudi, ils ont offert 30 repas, vendredi 40 et samedi, ils vont passer à 60 ! Quand les animateurs de cette ONG sont revenus de leur mission, ils avaient les larmes aux yeux en raison de ce qu’ils ont vu ! Des humains qui dévoraient le modeste repas qu’on leur offrait. Certes, le gouvernement a prévu des repas pour les pauvres en ce temps de confinement, mais il reste le problème crucial d’un toit pour s’abriter. Dieu merci, nous sommes en été ! Mais l’hiver est derrière la porte.

La « juvénilisation » de la misère est un facteur qui révèle un mal profond de notre société. J’espère que ceux qui nous gouvernent étudient ce phénomène nouveau. Deux fois par semaine, je vais en prison pour écouter les détenus et célébrer la messe, je suis étonné du nombre croissant de jeunes en détention avec pour raison principale la drogue synthétique et ses effets néfastes sur notre jeunesse. 90% des détenus réci- divent, apparemment. Serait-ce parce que la prison leur offre un toit, un repas ? Comment sont-ils accompagnés à leur sortie de prison ? Qui les accueille ? Quelles sont les structures de réinsertion dans notre société ? Les abris de nuit (gérés par Caritas) sont remplis et ils ne peuvent accueillir le nombre grandissant des « sans toit » et « sans manger ». L’État a le devoir de s’occuper de ses sujets, surtout les plus faibles. Mais nous réalisons encore une fois qu’il ne suffit pas d’avoir des bâtiments (c’est déjà bien), mais surtout avoir des personnes compétentes et douées pour l’accueil et l’écoute de ceux qui sont des blessés de la vie. Aujourd’hui, nous ne savons plus par où commencer, tellement le problème est grave et complexe. J’entends des réflexions du genre : « Zot kontan sa lavi-la ! Zot mem kinn rod sa ! » Mais je n’ai pas entendu de la part des SDF un désir de continuer à vivre cette vie-là. Il y a, au plus profond, quand on les écoute, une inspiration à vivre une vie autre, décente, digne.

Ces jeunes SDF, nous les croisons devant nos supermarchés, vendant des avocats et autres fruits de saison (volés dans une cour sans doute) pour obtenir de l’argent pour une dose… Le cercle vicieux n’est jamais brisé. Au contraire, il devient encore plus dur à couper. Misère engendre misère mais elle n’est pas une fatalité à condition de trouver des personnes qui tendent la main pour relever les faibles. Et cela par le seul moyen de l’éducation et d’un accès à tous, sans exception, à un logement décent et à un emploi convenable. Comme nous sommes loin de cet idéal ! Il est devenu plus que jamais urgent de nous défaire d’un système politique et sociétal (on en parle beaucoup depuis quelque temps), qui engendre la misère et la pauvreté, laissant sur le chemin tant de personnes. Tant que ce système n’est pas attaqué à la racine, nous allons reproduire des inégalités qui entraîneront des misères. Ne nous laissons pas gagner par la « mondialisation de l’indifférence », comme le dit le pape François, ni ne nous donnons pas bonne conscience en contributant pour donner à manger (c’est déjà un grand pas), mais soulevons-nous pour stopper cette gangrène qui ronge notre jeunesse. En me quittant ce midi, le jeune SDF, qui occupait une maison délabrée (avec l’autorisation du pro- priétaire) me demandait de venir bénir « sa » maison. Il ne dormait pas bien, me dit-il ! C’est à fendre le cœur.