GEORGE LEWIS EASTON

« Les Essais »

Écrire pour vivre ou vivre pour écrire? Philosopher, est-ce apprendre à mourir ou enseigner à vivre? Faisons le point 450 ans après le début de cette entreprise singulière: la rédaction et la mise en forme de 107 chapitres d’inégale longueur sur des sujets variés répartis en 3 livres qui s’échelonnent sur un quart de siècle avec force corrections – moins de refontes comme telles que d’ajouts insérés dans la marge d’une copie personnelle de l’édition de 1588 – et cela au fil d’une vie ‘ordinaire’ de gentilhomme-philosophe (qualificatif employé par Albert Thibaudet qui évoquait le duo Montaigne-Pascal) recherchant la voie de la sagesse à travers la lecture, l’expérience et la méditation.

GEORGE LEWIS EASTON

À la retraite, mais pas vraiment car Montaigne fut à deux reprises sollicité pour être maire de Bordeaux et s’engager sur le plan théologique en pleine guerre civile et religieuse. Selon nos contemporains avertis : Antoine Compagnon (1), Pierre Manent (2), Bernard Sève (3), Michel Onfray (4) et Jean-François Dortier (5) qui, ces dernières années, ont relu les Essais, il est injuste et réducteur d’enfermer Montaigne dans ces alternatives. C’est donc un auteur plus dense et complexe qui en émerge.

Il y a 45 ans, un chargé de cours anglophone ne nous mettait-il pas en garde : « It is advisable to take a few pages at each sitting, and to study them intensively ‘à coups de dictionnaire’ : this will be more effective than attempting too much at once. Grasp all, lose all. (Qui trop embrasse, mal étreint). Nobody sits down to read Montaigne persistently as he would a poem, a romance, or a historical narrative. The ‘Essais’ are to be sipped like liqueurs, not taken in tumblers like vin ordinaire » ? André Comte-Sponville ne dit pas le contraire : la lecture des Essais est « difficile, parfois rebutante ». En sus, l’édition des Essais qui trône sur les rayons de ma bibliothèque est celle de l’érudit Pierre Villey (1924), conforme au texte de l’exemplaire de Bordeaux et réédité sous la direction et avec une préface de nul autre que Verdun L. Saulnier aux Presses Universitaires de France en 1965.

‘Je suis moy mesme la matière de mon livre’

Le titre « Essais » veut tout dire. Plutôt que ‘Mélanges’, ‘Sentences’, ‘Variétés’, etc. l’auteur opte pour un titre qui indique la manière de procéder d’un ouvrage qui n’a pas de prétention dogmatique et n’est pas un ouvrage de savant mais une tentative (un coup d’essai au sens étymologique), somme toute expérimentale et inexpérimentée par quelqu’un qui n’est pas de la profession. Il indique donc du même coup que le livre est tourné vers celui qui s’y essaie que vers les matières à l’occasion desquelles il le fait: il a ainsi une forte connotation subjective.

Rien de moins composé en apparence que cette œuvre prise et reprise, inégalement accrue au hasard des lectures et des réflexions. Les chapitres se succèdent sans lien visible, et chacun d’eux se déroule capricieusement, tantôt réduit tantôt démesuré, sans que le titre en définisse toujours le contenu. Montaigne érige la digression, voire la palinodie en système. Il semble se donner pour causeur plus que pour écrivain, nous dit René Jasinski. (6) En effet, nous constatons que nul n’a traité de la conversation mieux que lui dans son ‘Art de conférer’, tant admiré de Pascal. L’ironie pourtant, c’est que cet apparent abandon enveloppe une pensée magnifiquement lucide et un art savant. Il convient aussi de souligner en passant que ce négligé n’est pas totalement étranger au style de composition d’une époque qui faisait plus confiance à l’accumulation qu’à l’analyse argumentative.

Le contexte humaniste

La Renaissance se caractérise par un retour aux auteurs grecs et latins mais pour Montaigne qui fut initié au latin parlé dès le berceau grâce à un père avant-gardiste, ce savoir ne vaut que s’il s’enracine dans la vie et aide à s’y orienter. Bien que Cicéron, Sénèque, Épictète, Épicure et Pyrrhon soient la pierre de touche de sa culture humaniste et de son appréhension du monde, il n’en demeure pas moins vrai que ses contemporains dont La Boétie, Amyot, Ronsard, Du Bellay et Michel de L’Hôpital furent tout autant une source d’inspiration que ses paysans gascons pour ajuster sa vision de la vie.  Ce discernement aboutit à une philosophie à portée d’homme, enrichie sans doute par un grand voyage entrepris en 1580-1581 à travers la France, la Suisse, l’Allemagne et l’Italie.

‘Mon métier et mon art, c’est vivre’

Montaigne construit un art de vivre à partir de son existence même. Il découvre que le fait de raconter sa vie lui a permis de la construire. Bernard Sève évoque « la rétroaction du raconter sur l’objet même du récit ». En se décrivant, jusque dans ses actions les plus intimes, Montaigne s’est façonné : « Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait, livre consubstantiel à son auteur’ » (« Du démentir »). L’art de vivre commence par un art d’écrire, et un art d’écrire singulier sans construction préalable, sans plan, sans ordre. Cet art de vivre en découle. Si un chapitre s’inspirant de Cicéron s’intitule « Que philosopher c’est apprendre à mourir », ce n’est pas une contradiction : la mort est le propre de toute vie organique, et ‘apprendre à mourir’ relève d’un travail sur soi seulement théorique, puisque nous n’avons pas d’expérience directe de la mort. En revanche, l’art et la technique requièrent la mise en pratique effective,  les seules leçons théoriques ne suffisant pas. Or pour mettre en pratique, il faut vivre – cela vaut pour tous les arts, et davantage pour l’art de vivre ! Ce dernier va plus loin que la formule ‘apprendre à mourir’. « L’utilité du vivre n’est pas en l’espace (c’est-à-dire dans la durée) : elle est en l’usage; tel a vécu longtemps, qui a peu vécu. » Ou encore : « La mort est bien le bout, non pourtant le but de la vie » (« De la physionomie »). Il faut penser à la mort, sans toutefois en être obsédé. La mort est aux confins de la vie, gardons-la donc aux marges de notre pensée. Retenons la formule d’inspiration – à la fois stoïcienne et épicurienne – attribuée au philosophe André Comte-Sponville: « Le sage est celui qui parvient à regretter un peu moins, à espérer un peu moins, à aimer un peu plus. »

‘Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition’

Sous ce rapport, Luc Ferry (7) résume le thème des Lettres à Lucilius de Sénèque : le sage peut vivre au présent, aimer enfin le monde tel qu’il est et s’en réjouir.  À condition de s’ajuster à l’ordre du monde, comme Ulysse, Cratès, Diogène ou Zénon, il lui est possible de se débarrasser des illusions de l’avenir, de l’espérance fugace, qui sont tout autant nuisibles à cette constance, cette stabilité tant recherchée par Montaigne qui se décrit psychologiquement comme inconstant et velléitaire.  C’est selon lui l’un des traits de la nature humaine. « C’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l’homme. Il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme ». Une volonté défaillante et un esprit inconstant, voilà comment Montaigne se dépeint et dépeint l’humanité en général. Ses propres faiblesses lui permettent de scruter l’âme humaine. Montaigne n’est pas autocentré, comme on pourrait croire. En parlant de lui : « car c’est moi que je peinds », il parle en fait d’autrui, et à autrui. Bernard Sève précise que cette relation à autrui domine les chapitres « De l’amitié », « De trois commerces », « De l’art de conférer » et ceux plus politiques ayant trait à la diplomatie, à la guerre, aux choses publiques et à l’éducation.  L’art de vivre de Montaigne est d’abord un art d’user du temps. Il faut non pas « passer le temps », comme on dit de manière irréfléchie, mais le vivre pleinement. Le présent est le seul temps qui soit réellement à notre disposition. Il faut donc « éviter de perdre le présent par la crainte du futur’ » (« De la physionomie ») : nous vivons dans le présent, nous avons à vivre le présent.

Les leçons à retenir

Gustave Lanson a bien raison d’estimer les Essais de Montaigne comme un instrument précieux et indispensable de culture libérale. Leur message humaniste et bienveillant, la confiance faite à la raison et à la nature, une conception interrogative et ouverte du savoir (« Que sais-je ? »), un projet éducatif (« Mieux vaut une tête bien faite que tête bien pleine »), une vision lucide et pessimiste de la nature humaine, de l’inconstance de nos actions et de nos pensées, l’intuition du pluralisme culturel, l’indépendance d’esprit, le respect d’autrui et la tolérance religieuse, mais également – contrairement à Machiavel – une éthique ferme condamnant radicalement le mensonge qui corrompt la parole, fondement de la vie sociale, ce sont là autant d’éléments nouveaux de ce grand réservoir d’où va non seulement couler l’esprit classique mais qui irriguera les siècles à venir.

Bibliographie

(1) A. Compagnon, « Un été avec Montaigne » (Equateurs parallèles, 2013)

(2) P. Manent, « Montaigne – Enseigner à vivre », Les grands penseurs de l’éducation, Les Grands Dossiers des Sciences Humaines, no. 45(déc. 2016 – jan.-fév. 2017)

(3) B. Sève,  « Montaigne (1533/1592) – Mon métier et mon art, c’est vivre », La philosophie, un art de vivre, Les Grands Dossiers des Sciences Humaines, no. 43(juin-août 2016)

(4) M. Onfray, « Entretien autour de la nouvelle édition des Essais de Montaigne établie par Bernard Combeaux et préfacée par Michel Onfray » (R. Laffont/ Mollat, 2019)

(5) J-F. Dortier, « Montaigne (1533-1592) – Quel inconstant que l’homme ! », Cinq siècles de pensée française, Les Grands Dossiers des Sciences Humaines, Hors-série, no. 6 (oct.-nov. 2007)

(6) R. Jasinski, « Histoire de la littérature française » (A.G. Nizet, 1965)

(7) L. Ferry, « Sagesses d’hier et d’aujourd’hui » (Flammarion, 2019)