CÉDRIC LECORDIER, jésuite de Marseille, France

Quelles sont ces vies affectées par la marée noire ? Des vies de pêcheurs, de plaisanciers, des vies du sud-est… Personne ne s’empressera de dresser le « profil » politique de ces vies : retracer la couleur de leurs voies, les caser dans un réservoir de votes.

Non, en vérité, dans des temps obscurs, ce n’est pas qu’une région qui pleure seule, pas un groupe de personnes qui râle, c’est tout Maurice qui tombe à genoux.  Cette émotion puissante, cette tristesse collective, n’a ni parti, ni couleur, ni communauté. Mais elle peut s’exprimer avec violence, avec maladresse surtout, quand elle simplifie la réalité, ou opère à coup de slogans : pour céder à l’amalgame ou pire, pour nier la gravité d’une situation.

C’est dire qu’elle est fragile, cette émotion. Mais elle est précieuse parce qu’elle nous touche à la racine de notre expérience humaine, ancrée dans une terre que nous aimons. Puisqu’elle part d’un deuil, elle est faite de paroles qui dépassent parfois la pensée.

Saurons-nous nous pardonner les uns aux autres ces mots trop vite dits, non par colère ou esprit de vengeance, mais par tristesse, simplement ? On ne discute pas avec une mère qui perd un enfant ; on s’assoit, on l’écoute, on laisse couler. On console.

L’essentiel est avant tout de reconnaître que la marée noire nous affecte tous dans notre ADN de patriote, à Maurice ou à l’étranger. C’est pourquoi j’écris « Marenwar Lives Matter », MLM : pour dire que nous y sommes tous, indistinctement, et qu’il y a une souffrance commune, une énergie brute qu’il s’agit de canaliser, en ne s’abrutissant pas à coups de règlements de comptes… même si nos responsables doivent rendre des comptes, pour accompagner notre deuil, pour passer à autre chose ! Pou get divan !

Comme un cyclone ?

À Maurice, on connaît les jours de cyclone, ces moments où le bon voisinage défait les logiques communautaristes. Après Carol et Gervaise, l’on est sorti de nos cases pour nettoyer, ramasser, reconstruire… Quand le « sort » semble s’acharner, il reste nos bras et notre débrouillardise. Lakorite est la seule voie de sortie. C’est ce qu’il y a de plus évident, de plus humain : ce geste solidaire, dépouillé de discours, dépouillé des querelles de terrains, ou d’héritages. La vie, avant tout !

Mais le Wakashio, ce n’est pas une catastrophe naturelle. Ce n’est pas un maler kinn arive.

Je refuse cette sagesse facile qui consiste à méditer les évènements du quotidien comme venus d’ailleurs, dictés par un bondie qui n’a rien de mieux à faire que détraquer le GPS des vraquiers, rien de mieux à faire que rouiller les mécanismes de décision.

Je crois au contraire que notre histoire commune est un récit de lutte contre un état de fait : qui aurait pu dire, au lendemain de Carol, qu’une nation aussi « bigarrée », faite d’exilés descendants d’esclaves, de coolies, d’Européens désoeuvrés serait le Tigre de l’océan Indien ?

Non, ce n’est pas une pluie de bénédictions magiques qui nous a rendus où nous sommes ! Mais nous avons su récolter les fruits d’un leadership, c’est-à-dire : d’une audace politique, d’un débat parlementaire, d’une presse courageuse, du sérieux de grands citoyens ‒médecins, avocats, instituteurs, businessmen, agriculteurs, ouvriers, maçons, religieux, d’une Justice libre, d’une Force de l’ordre animée par le sens du service et de la paix publique… Bref, ces Institutions qui maintenaient l’État à travers les gouvernements successifs, qui lui permettaient de ne pas subir le « Destin ».   

Le Wakashio n’est pas une fatalité, un « bad karma ». Le pays n’avance pas avec des « ki pou fer ? Lavi la ki koum sa. Aksidan arive ! »

La manifestation Wakashio

Le Wakashio est un symbole fort. Fort et dangereux. Parce qu’il concentre à lui seul des images qui travaillent depuis longtemps les consciences des Mauriciens, comme quand on dit : «  mo lavi dan marenwar », quand on dit « ayo, mo nepli kapav ! ». Comme un miroir, avec un effet de loupe, le Wakashio fait écho à des histoires personnelles, parfois écorchées par des incivilités et le manque de professionnalisme : un mauvais accueil au Centre social, lorsqu’on va payer l’électricité, un regard mesquin ou une remarque déplacée…

La marée noire de nos mauvaises expériences individuelles remonte à la surface. Mais agir à partir de ces passions ne résout rien.

Il faut mettre de l’ordre dans les « symboles » ; un mauvais usage des images brouille le geste, et mène le bato Moris dans une mauvaise direction. De là à renoncer à toute interprétation, à toute parole ?  Comment alors soulager la peine ?

Je crois qu’il est nécessaire à chacun de faire abstraction de ses petites accroches, de ses petites querelles et ses petits combats pour espérer y voir quelque chose qui dépasse l’expérience limitée de l’individu.

Certains préfèrent ainsi camper sur leurs réserves et se taire alors que d’autres disent haut et fort que le Wakashio est un symbole de défaillance généralisée, l’exemple d’une accumulation d’erreurs humaines alimentées par des procédures poreuses : poreuses au clientélisme politique, à un système de récompense sous couvert du mot « méritocratie », ou « démocratisation des compétences ». Ces opinions ne dénoncent aucun régime, aucune personne, mais plutôt une culture de la médiocrité. Or, cela prendra des années pour analyser un à un les mécanismes d’un naufrage. Cela exige un énorme travail, beaucoup de prudence. Faut-il pour autant garder le silence ?

Non, mais sans trop en dire, il faudra au moins dire ceci, le plus objectivement possible : ce Wakashio manifeste bien l’échec de la prise de responsabilité, à de multiples niveaux.

Et situer ces responsabilités, ce ne sera pas chercher LE responsable ; ce sera décortiquer les étapes d’une catastrophe faite de mains d’hommes, nourrie d’une attitude COLLECTIVE complexe et pas toujours consciente.

Non, un honorable ministre ne sera pas fautif d’avoir suivi le mauvais conseil d’un grand expert. Mais oui, il restera toujours l’unique responsable de sa décision. Responsable, pas fautif. En anglais, on utiliserait le mot « accountable »… N’est-ce pas un autre mot pour « honourable » ?

Le 29 août et la paix publique

Pour certains, la manifestation du 29 août risque de troubler la paix publique dans un contexte tendu. Pour examiner ce point de « prudence », il est nécessaire de bien comprendre ce que l’on met derrière le mot « paix », qu’il ne faut pas confondre avec le mot « ordre ».

L’argument du maintien de la paix publique, coûte que coûte, est un leurre, le pire danger qui guette une démocratie. Des monstres de stabilité et de tranquillité se sont tôt ou tard révélés comme des…dictatures, dès lors qu’elles bâtissent leur « ordre » sur le silence d’une minorité : l’étranger, l’autre, bann-la, ou sur la construction d’un ennemi imaginaire : la presse, « ceux qui nous critiquent », bann ki pa kontan nou. Or la paix, il faut la remettre à sa place !

Une « paix » sans liberté d’expression, sans droit de s’associer, sans Justice indépendante, sans Législatif qui délibère, sans Exécutif qui rend des comptes, une telle « paix » n’est qu’une convention de façade. Elle est une bombe à retardement.

Ensuite, il serait utile de rappeler la chose suivante aux marchands de la peur qui opèrent sur les réseaux sociaux : une « manifestation » est un moyen démocratique comme un autre. Arrêtons d’en faire une belle affaire ! Certaines démocraties acceptent et encouragent même le jeu des manifs : des petites ou de plus importantes, avec une cadence hebdomadaire ! Aurions-nous perdu le sens de la « normalité » de cet exercice parfaitement légal, autorisé et encadré par la Police ? Pourquoi aurions-nous peur d’exercer notre liberté citoyenne, qui est donnée à tous ?

Personne n’est dupe ; nous ne serons jamais à l’abri d’une bavure. Le cas Wakashio concentre à lui seul mille raisons de marcher et mille manières de déraper, parce qu’il s’agit d’une convergence d’un millier de réflexions personnelles, d’un millier de motifs, de frustrations, un cocktail d’intentions diverses et variées…

On ne marche pas tous pour les mêmes raisons. Mais cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas marcher dans la même direction.

Certains marcheront contre un gouvernement. D’autres scanderont « révolution », « révolution », peut-être. D’autres encore iront glaner des voies à gauche ou à droite, recruter pour des causes et des combats bien précis. Et alors ?

Saura-t-on entendre cette grande majorité qui sera là simplement pour être ensemble, comme lors d’un enterrement, pour se serrer les coudes ?

Tous ceux qui ont confectionné ces booms, épongé le sable, dégagé les racines des mangroves, tous ceux qui ont passé des heures au chevet de l’île Maurice malade, tous ceux qui portent le deuil d’un paysage, d’un gagne-pain ou d’une haute idée de la responsabilité en politique, bref tous ceux qui sont tout bêtement tristes, mari sagrin, peuvent aujourd’hui choisir de faire un bout de chemin côte à côte.

Pour les plus craintifs ‒ou « prudents » ? ‒, le masque Covid évitera peut-être, cette fois, que l’on s’épuise à dresser le profil communautaire ou la catégorie professionnelle du marcheur. Sa kout-la, na pa kapav get figir !