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Murielle Piquet-Viaux : « Une zone sensible destinée à renforcer le tissu social »

Les habitués de l’Institut français à Maurice (IFM) – la médiathèque ayant repris ses activités la semaine dernière – découvriront un lieu d’une autre portée. La médiathèque a été réaménagée, et de nouvelles ouvertures, dont le musée numérique et des espaces agréables de travail, y ont cours. Dans cette interview au Mauricien, Murielle Piquet-Viaux, directrice de l’IFM, fait part de sa volonté de changement et d’innovation. « Nous avons confié à un artiste mauricien le soin de repenser l’espace de l’IFM et d’en faire un lieu de vie fréquenté tout le long de la journée avec un espace culinaire où on mange bien mais où on pourrait également commencer à se poser des questions que ce soit sur la sobriété alimentaire, sur la cuisine comme art de vie…»

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Vous êtes arrivée à Maurice début 2021 après un parcours très riche, notamment en Grèce et aux Etats-Unis. Vous avez donc une grande expérience en matière de programmation culturelle et éducative. Pouvez-vous nous en parler ?

Mon expérience professionnelle a commencé dans le privé. J’ai travaillé pendant longtemps aux États-Unis avant de rentrer en France pour créer une société de conseil. J’ai accompagné des programmes éducatifs à l’étranger avant d’intégrer le ministère des Affaires étrangères. J’ai d’abord été en poste en Grèce. Je dirigeais l’institut français de Thessalonique et la coopération au nord de la Grèce. Ensuite, j’ai été postée aux Etats-Unis où il existe 113 Alliances françaises avec des alliances très importantes comme à New York. Je suis retourné en Grève comme attaché culturel avant de venir à Maurice. J’occupe les fonctions de conseiller de coopération et d’action culturelle de l’ambassade.

J’ai la responsabilité d’un réseau de cinq écoles françaises et de l’Institut français, qui compte un personnel de 20 personnes, et de toute une programmation de diffusion et d’actions à mener.

À votre installation, le pays était en pleine pandémie du Covid-19. Cependant, vous n’êtes pas restée inactive pour autant.

Nous sommes tous arrivés dans le même avion, y compris notre ambassadrice Florence Caussé-Tissier, en pleine période de confinement. Pour notre premier contact avec Maurice, nous avons été enfermées dans une chambre dans un grand hôtel durant quinze jours. Ensuite, il y a eu une alternance de fermeture et de réouverture avec jauge limitée à 50. Il a fallu repenser notre action. Ce que nous avions commencé à faire avant le Covid. J’avais déjà connu le Covid à Athènes, où nous avions traversé notre première période de confinement.

Déjà, à cette époque, nous étions en réflexion sur les formats d’interventions. Nous nous interrogions déjà sur la pertinence de déplacer les artistes de France par avion afin d’intervenir pour une ou deux heures ou pour quelques jours et reprendre ensuite l’avion. Ce qui n’est pas très respectueux de notre planète. On voit de plus en plus d’ artistes qui refusent de se déplacer sauf pour de longues périodes. Tout cela nous amène à réfléchir. En même temps, de nouvelles tendances se développent avec l’internet et le numérique, et se sont accentuées avec le Covid.

Pendant deux ans, nous avons étudié plusieurs formats et différents types d’activités. Par exemple, nous avons travaillé sur un programme intitulé Regards Sur visible en ligne sur le site de l’Institut. Nous avons réalisé une série d’émissions de télévision. Nous avons confié à un artiste mauricien le soin de repenser l’espace de l’IFM et en faire un lieu de vie fréquenté tout le long de la journée avec un espace culinaire où nous mangeons bien mais où nous pourrions également commencer à se poser des questions que ce soit sur la sobriété alimentaire, sur la cuisine comme art de vie.

Ce qui est un peu normal prenant en compte que c’est un patrimoine national en France. Nous comptons faire venir des chefs qui resteraient sur place pendant un moment.  Nous avons refait une philosophie de ce lieu. Nous avons créé un espace spécial où tout le monde peut venir lire, jouer du piano. De nombreux jeunes mauriciens viennent tôt le matin pour repartir vers 17 ou 18 heures. Ils viennent travailler ici et socialiser ensemble. Ils peuvent voir une exposition.  Nous avons ouvert un musée numérique avec la microphonie. Un concept développé en France par le ministère de la Culture pour amener la culture dans des lieux loin des grands centres culturels. Le musée comprend 3 000 œuvres exposées non seulement dans des musées français, mais aussi dans des musées internationaux. Nous pouvons les adapter à la demande.  Par exemple, nous pouvons recevoir une classe d’élèves pour une présentation, disons des œuvres de Picasso, sa peinture et le mouvement cubiste aussi bien en Anglais qu’en Français. Nous commencerons bientôt à travailler sur une programmation pour les écoles mauriciennes sur l’histoire de l’art. Nous avons aussi un atelier où nous recevons des enfants pour les activités créatives. C’est aussi un lieu d’exposition où les artistes peuvent exposer pendant au moins six mois pour que les gens aient le temps de venir et dans une volonté de durabilité. Le musée est assez interactif permettant aux visiteurs de s’impliquer. On est loin des pratiques « je regarde sans pouvoir toucher » puisque c’est un lieu de culture. Ici, on peut se saisir de ce qu’on voit et écrire des mots. Vous verrez que la salle d’exposition est remplie de craies et de stylos, et que les gens ont commencé à écrire sur les murs.

Peut-on dire que c’est la culture qui vient à la rencontre des Mauriciens à Maurice ?

Pour l’instant, nous avons beaucoup travaillé avec les artistes mauriciens. Il n’y a pas que des artistes, il y a aussi des intellectuels, des chercheurs, des artisans, des peintres etc. Toutes les œuvres artistiques que vous voyez au centre ont été réalisées par des Mauriciens. Nous n’avons rien acheté de l’étranger. Pendant deux ans, nous avons beaucoup travaillé avec des artistes mauriciens pour faire de cet espace un lieu d’expression. Nous avons essayé de proposer d’autres activités plus participatives au public.

Comment se présentent les prochains mois ?

L’actuelle exposition sera visible jusqu’à fin octobre. Ensuite, il y a une autre exposition à partir de février prochain. Entre-temps, il y aura deux autres temps forts, avec en novembre le mois du numérique. Ce domaine fait partie de nos actes de travail. Nous avons fait l’acquisition des masques à réalité virtuelle. Toujours au mois d’octobre, nous comptons nous rendre dans un centre palliatif pour faire une journée de réalités virtuelles avec les malades.

À votre arrivée, vous affirmiez que vous voudriez faire avancer les choses en mettant l’accent sur le changement et l’innovation…

Nous sommes engagés depuis un an dans la transformation des espaces et notre volonté est d’en faire une zone sensible destinée à renforcer le tissu social. Notre deuxième acte de travail consiste à travailler dans la proximité. C’est pourquoi à notre arrivée nous avons organisé une fête avec les voisins. Nous voulons qu’ils viennent nous voir.

Nous avons également transformé la médiathèque, qui se présentait comme un lieu austère où l’on entrait pour prendre des livres et repartir. Le visiteur avait surtout un rôle de récepteur. Pendant le Covid, nous avions décidé que puisque les gens ne peuvent pas venir nous irons vers eux.  Nous avons donc demandé à un artiste de décorer notre van et nous sommes allés vers les gens en se promenant dans différents endroits, notamment à Tamarin, à Grand-Baie, Moka, afin d’amener des livres à nos abonnés.

Dans la même veine, nous avons voulu casser les murs de la médiathèque afin de le transformer en un espace plus accueillant avec les portes ouvertes. Nous avons pris le pari de mettre les bandes dessinées et les journaux à l’extérieur. Les visiteurs sont libres de les consulter. Nous voulons que le public se sente chez lui. La bibliothèque a été réaménagée. Nous nous sommes inspirés des librairies afin d’en faire un espace accessible à tous. Nous faisons une programmation plus riche avec des lectures pour les enfants et pour les grands. Nous avons commencé à faire des soirées de jeux de société à la médiathèque. Nous comptons développer tout un cycle sur les débats d’idées, un point fort de la culture française. Nous envisageons d’introduire la philosophie pour les enfants à partir des 7- 8 ans.  Il s’agit de réinventer nos espaces ainsi que la programmation, notre fonctionnement.

Est-ce que les livres sont renouvelés ?

Nous avons retiré 5 000 ouvrages et nous avons une politique d’achat ambitieuse avec un budget important. Nous comptons améliorer le fonds des adolescents et des nouveautés arrivent de façon régulière. Nous avons également une offre numérique. Nous aimerions encourager les usagers à aller plus vers le numérique.

Un de vos objectifs consiste à créer des alliances. Que voulez-vous dire par là ?

Cela consiste à créer de la coopération en créant des liens avec la société civile mauricienne. Nous voulons réaliser des projets avec la société civile, notamment quant à la littératie numérique. Elle concerne la connaissance du numérique. Comment fonctionne un réseau social, comment détecter un Fake News, comment identifier le message, comment on code. Cela me paraît très important d’autant plus que la littératie numérique ne cesse de gagner en importance. Ce qui donne lieu à une fracture sociale. Nous avons le devoir d’éduquer tous les citoyens.

Nous envisageons de travailler avec des associations qui sont sur le terrain à Maurice. Nous sommes en contact avec des associations en France qui le font depuis longtemps. Nous pourrions mettre en place des programmes pour vulgariser la littératie numérique.  Dans ce contexte, nous avons fait le choix de travailler sur le jeu vidéo qui est la première industrie créative et culturelle devant le cinéma. Une personne a été recrutée pour travailler sur le numérique, l’innovation et les jeux vidéo.

À l’institut français, nous sommes équipés d’une salle pour les jeux vidéo de compétition, le eSport. Nous avons reçu six Mauriciens, trois filles et trois garçons pour les former à la compétition et en même temps pour les apprendre à coder. C’est ce qu’on appelle des alliances.  Nous le faisons pour le sport avec le ministère des Sports, pour l’égalité du genre, sur la francophonie qui reste une thématique centrale pour la coopération française avec par exemple le festival du livre à Trou d’Eau Douce. Cette année, nous sommes co-organisateurs du festival, qui aura lieu du 6 au 8 octobre. Nous avons prévu une réunion des professionnels du livre pour qu’ils discutent de leurs préoccupations. Ils seront mis en contact avec des professionnels de La Réunion et de la France métropolitaine pour commencer une collaboration et structurer un réseau professionnel du livre à Maurice. Ce faisant, nous ne faisons que consolider ce réseau. Nous avons mis en place ce festival avec Barlen Pyamootoo  afin de voir comment le faire perdurer. C’est un défi.

Est-ce qu’on peut envisager voir le festival ailleurs, par exemple dans le centre de l’ile ?

Non, ce festival est identifié à Trou-d’Eau-Douce comme le festival d’Avignon est à Avignon. Le Festival de Cannes ne peut voir lieu ailleurs.  Ce festival du livre est à Trou-d’Eau-Douce et il y a une énergie qui dégage de ce village. Il y a un concept autour du festival. D’ailleurs, même en France on commence à parler du festival du Trou-d’Eau-Douce. On fait venir le prix Goncourt 2021.

Votre approche est-elle française ou francophone ?

Nous avons une approche francophone. La francophonie est un vaste sujet et celui-ci n’est pas que Français. La Francophonie, c’est accepter la diversité aussi bien des gens que de la culture. C’est la diversité dans la nourriture. La francophonie a des valeurs en partage plus que la langue. Le Français n’est pas une langue parlée en Grèce qui fait partie de la francophonie. Nius allons au-delà de la langue. Nous essayons de vivre cette francophonie à travers le sport, à travers l’économie, dans la culture et dans la littérature.

Cette approche s’adapte donc très bien à Maurice, un espace multiculturel et multilingue. Est-ce que vous collaborez avec les autres centres culturels ?

Nous collaborons avec tout le monde mais pas sur tous les champs. Nous sommes obligés de faire des choix basés sur des critères bien définis. Nous parlons de la proximité et du développement durable. Nous avons  ensuite des thématiques transversales comme le genre.

L’institut est un lieu multiculturel où on peut s’exprimer en créole, en français ou en anglais. Le Français est la langue de travail mais nous pouvons accueillir les autres cultures. Nous avons des partenaires. Ce que je souhaite, c’est de travailler sur le long terme sur un an et deux ans; pas sur le ponctuel. Il est important que le projet soit discuté ensemble.

Peut-il y avoir une collaboration avec le Centre culturel indien pour prendre un exemple concret ?

Il y a toujours eu des liens entre le MGI et l’institut ou l’ambassade de France. Il faut ensuite savoir comment procéder. Maurice est en l’Afrique et l’Asie, elle peut être un lieu de dialogues et de rencontres. Il faut savoir que l’institut français est présent dans une centaine de pays.  Il y a des instituts en Inde, en Afrique et on est en contact ensemble et on se rencontre. Nous sommes donc perméables.

Quel regard jetez-vous sur la culture à Maurice ?

Il faut d’abord définir la culture. Lorsqu’on demande à une personne de la définir, il peut penser aux musées, à la peinture, à la musique, à la littérature, au sport.  Il y a aussi la

numérique, cinématographique c’est très large. Maurice est riche en multiculturalité. Il y a différentes langues. Chaque langue véhicule une culture. Il y a beaucoup de jeunes mauriciens qui ont fait des études à l’étranger et qui reviennent à Maurice avec leurs propres cultures acquises ailleurs et portent un regard différent sur Maurice. C’est une source par excellence d’innovation et de nouveauté.  Cela nous intéresse beaucoup. En fait, nous ne sommes pas tellement sur la tradition mais sur le patrimoine. Nous accompagnons la mise en valeur du patrimoine.

C’est la raison pour laquelle vous soutenez le projet de musée de l’Esclavage ?

Le Musée international de l’Esclavage a demandé à la France d’apporter son expertise. Nous sommes très honorés d’avoir mis en place un partenariat avec le ministère de la Culture et du Patrimoine.  Nous avons développé un partenariat d’échange très riche. Nous avançons très bien sur le dossier du musée.

C’est une coopération sur l’ingénierie culturelle. Nous pouvons apporter notre aide sur la valorisation du patrimoine; cela peut être le Jardin de Pamplemousses. Nous aurions souhaité être un prescripteur sur tout ce qui est tendance, demain. Ce qui nous intéresse est l’esprit social dont de travailler sur les débats d’idées, la citoyenneté, la démocratie, l’environnement, le monde de demain et mettre en valeur la dimension intellectuelle de Maurice. Nous avons envoyé en novembre dernier à Montpellier cinq intellectuels mauriciens qui ont représenté Maurice au grand rassemblement autour du président Macron dans le cadre du Sommet Afrique-France. La République française est en train de revoir notre relation avec le continent africain. Il y a la création de la maison de l’Afrique à Paris.

Le mot de la fin?

Nous avons mis en place un outil de travail. Nous avons beaucoup de nouveaux projets. Il y a une volonté d’aller de l’avant. Il y a une jeunesse engagée. Le défi que nous devons relever dans les années à venir est de remettre en place ce dynamisme avec les échanges tout en respectant le bilan carbone et comment nous continuerons à amener des échanges entre la France, la Réunion, et Maurice tout en étant respectueux du bilan carbone dans le respect des bons principes.

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