GÉRALDINE HENNEQUIN-JOULIA

Mieux surveiller pour mieux nous protéger : voilà ce que vend en substance l’Information and Communication Technologies Authority (ICTA) à travers ses propositions dans une consultation populaire qui prendra fin le 5 mai prochain. Cet organe régulateur du secteur des nouvelles technologies appelle donc les Mauriciens à donner leur avis sur cette nouvelle étape que l’État veut franchir en matière de contrôle de la circulation de l’information. En deux semaines seulement l’affaire serait pliée. Comme s’il s’agissait d’une réforme quelconque ! Comme si ce dont on parle ne touche pas aux droits fondamentaux. Et pourtant c’est bien de cela qu’on parle. Car sous couvert de bonnes intentions et bons sentiments, il s’agit aussi avec ses propositions de donner la possibilité à l’État de collecter toutes nos données en ligne, dès qu’un citoyen se connecte au web à travers l’utilisation d’un https. Ces nouvelles règlementations, si elles sont mises en œuvre, toucheront indistinctement les citoyens mais également les entreprises.

L’ICTA s’étonnait encore lundi après-midi que les Mauriciens ont un avis circonspect de la chose ! Son conseil d’administration, par la voix de son Président, Me Dick Ng Sui Wa avance à la radio d’ailleurs que nos concitoyens n’ont peut-être pas compris ce qui est dit dans ce document consultatif. Alors, expliquez-nous Monsieur ! Nous ne rêvons dans ce pays que de transparence !

Ne pas tenir compte que ce document arrive à un moment de rupture de confiance entre la population et la classe politique traditionnelle, c’est faire fi du contexte en espérant que nous applaudirons des deux mains ces propositions gentiment poussées sous notre nez. Mesurons ce qui se passe ailleurs dans certaines parties du monde ! Au prétexte de la lutte contre la désinformation, de nombreux pays asiatiques ont mis en place ces derniers temps des programmes de surveillance de masse au détriment de la protection de la vie privée et des libertés du citoyen. Il suffit de regarder du côté de la Birmanie, du Cambodge, du Pakistan et comme une référence en la matière on peut s’interroger sur le bannissement de réseaux sociaux en Chine etc. On aurait tort de regarder l’étranglement de Hong-Kong par exemple comme un drame lointain. Le jeune démocrate Joshua Wong et ses camarades pourraient dire à quel point certaines lois peuvent parfois se révéler des épées de Damoclès au-dessus de la société civile.

Revenons aux propositions de l’ICTA, dans un contexte où la confiance est rompue avec les politiques, à l’heure où le peuple réclame de la transparence à tous les étages de notre démocratie. Elles ne viennent finalement que rajouter à l’inquiétude ambiante. Serait-on en train d’assister à la mise en place d’une dérive autoritaire ? C’est un sujet sensible car aujourd’hui chaque citoyen est connecté. Et que nous disent ces propositions ? Qu’un comité sera mis sur pied pour veiller au grain ce que disons, ce que nous regardons, écoutons et commentons ? Au-delà des réseaux sociaux, cette plateforme technique pourrait-elle donner accès à nos données personnelles (compte en banque, dossier médical, etc) à ce même comité ? On touche fondamentalement aux droits des individus. Et puis osons demander qui décide de ce qui est éthique ou pas ? Bon ou pas à voir et à entendre ? Le Président du conseil d’administration de l’ICTA, Me Dick Ng Sui Wa affirme sans ambages qu’à ce jour on ne le sait. Son ‘board’ se basera sur les avis recueillis pendant ces 15 jours pour faire des recommandations au gouvernement. Il ne mentionne pas si ces recommandations seront rendues publiques. Qu’importe ! C’est le Parlement qui prendra une décision finale, dit-il. Là encore comme si que ce lieu, haut sanctuaire de l’État de Droit, n’avait pas viré depuis quelque temps à la cour des miracles !

Les Mauriciens n’auraient pas compris l’anglais utilisé dans le ‘consultation paper’, rajoute le Président de l’ICTA. Les propositions de son instance ne concerneraient que FB ? Ah bon ! Soit.

Sans vouloir rajouter on se demande aussi qui seront les nominés de ce comité éthique (National Digital Ethics Committee) ; et qu’est-ce qui garantit l’indépendance des membres de ce comité quand nous voyons ce qui se passe à la tête de nos institutions ? Qui sera l’opérateur qui mettra en place cette plateforme, entre MyT et Emtel ?  Est-ce que les lois qui existent ne sont pas suffisantes ? Est-ce que c’est à un régulateur de mettre en place une « police » du web ? Pourrions-nous connaître les résultats actuels de cette instance dont tous les membres sont payés par les deniers publics. Il y a déjà toute une batterie de lois. Aujourd’hui, on nous propose quoi ? Qu’un comité éthique vienne remplacer le judiciaire, interpréter à sa place ce qui est éthique ou pas ? Et à ce jour, quelle est l’efficacité de la Cyber Crime Unit ?

Poussons plus loin. Quelle sera la répercussion sur les entreprises ? Quel impact sur les investissements étrangers ? À l’heure où nous devons penser la relance de notre économie, ceci est un vrai repoussoir pour les secteurs ultrasensibles tels que les finances. Combien va coûter ce projet Big Brother s’il est approuvé par les députés de la majorité qui n’ont en général que faire de l’opinion de leurs opposants ? Est-il essentiel, alors que nous n’avons aucune piste de relance économique au sortir de la crise sanitaire ? Quelle image renvoie notre pays dont l’indice en matière de démocratie vient d’être écorné par l’index V-Dem project ? Et finalement, quelle garantie de transparence ? L’affaire Cambridge Analytica en lien avec les élections aux États-Unis est une leçon pour le monde entier. Au-delà de la censure, il y a également le risque de propagande.

Idéal Démocrate pense que chaque citoyen doit décider de ce qu’il veut regarder, écouter et consulter. Que chaque citoyen doit être responsable de ses propos et en répondre.

Que l’État décide de ce que nos enfants verront et écouteront signerait l’entrée dans une ère mortifère.

Il faut savoir dire NON !