UMAR TIMOL

Cette image insoutenable d’un homme, George Floyd, qu’un policier assassine, patiemment, méthodiquement, qui n’arrive plus à respirer, I can’t breathe, I can’t breathe, dit-il, l’image de ce corps brisé, déshumanisé, réduit à son altérité est celle de tous ces millions de corps opprimés au cours de l’histoire, corps des esclaves, corps asservis, dominés, violentés dans les entrailles du capital et du pouvoir mais plus encore elle est celle du corps contemporain, le nôtre, qui subit la violence, manifeste ou déguisée, d’un système. L’histoire est un perpétuel recommencement, le contexte certes évolue, change mais les logiques de l’oppression demeurent les mêmes. Il s’agit pour les maîtres du monde, les pharaons du temps présent et du temps passé, de dompter et de subjuguer les corps, d’en extraire la matière qui pérennise leur pouvoir et les privilèges qui y sont associés.

Le corps contemporain est confronté à la mise en place d’un système global de domination qui allie le néo-libéralisme économique, le nationalisme et la surveillance généralisée. Ce système triomphant est semblable à un monstre qui se nourrit du monde, destruction des mers, des forêts, des animaux, des hommes, de tout ce qui peut servir à ses fins, qu’il dévore puis vomit, rien ne doit l’arrêter, nul obstacle ne doit se trouver sur son chemin, il a fait du culte du profit une divinité. Sa perversité tient au fait que pour subsister il instrumentalise et contrôle les corps dominés, ceux, notamment, des élites corrompues, à la solde des dominants, ceux des masses, qu’il sait savamment manipuler en puisant dans les peurs, les rages et les fantasmes. Ainsi, les oligarques politiques fascisants ou carrément fascistes s’associent aux oligarques économiques pour instaurer, avec le soutien des masses, une dystopie hyper capitaliste et sécuritaire. Ce basculement a déjà eu lieu dans certains pays et nul pays n’est à l’abri, on peut du jour au lendemain se retrouver dans une situation où nous sommes privés de nos droits élémentaires, où on promulgue à tout va des lois liberticides. Ainsi, le corps contemporain est l’objet incessant d’une possible violence, celle de la manipulation, ces quelques miettes qu’on donne au peuple, ces confettis et paillettes qui font office de générosité, qu’on répand dans les cœurs pour mieux les soudoyer, celle virtuelle, qui l’interroge, qui le guette, l’épie, qui triture son imaginaire, qui l’étouffe, ensuite celle physique, contrôler, surveiller, punir, écraser toute forme de résistance, réduire le corps à une unique fonction, celle de l’obéissance.

Ce combat est dans un sens sans fin. Le corps est George Floyd est le nôtre. Tout comme ceux des Palestiniens. Comme ceux de tous les opprimés. Ce système tolère la respiration de ceux qui se soumettent. Il leur autorise ces quelques bouffées d’oxygène qui leur donne l’illusion de la liberté. Quant à celle des autres, il les détruit littéralement. Il nous faut respirer autrement. Une respiration qui émane d’un corps résistant et libre, à l’intersection de tous les corps. Une respiration qui a la forme de nos mots, de nos rêves, de nos actes et de nos dérisoires, électrisée par le souffle d’un autre monde.