Non mais ! Combien de temps allons-nous encore subir les affres de ce satané virus ? Le mois prochain, cela fera en effet un an que notre île aura été touchée, nous plongeant immédiatement dans un confinement prolongé.

Plus de deux mois passés chez nous, sans quasiment sortir, si ce n’est le temps du ravitaillement, munis de masque et de gants, gardant la distance de sécurité « sociale », osant à peine zieuter son voisin de peur qu’il nous contamine du regard dans des rues à l’allure post-apocalyptique. Au début, on passait bien sûr du lit au fauteuil, puis du fauteuil au lit, à compter et à recompter les marches de l’escalier, à sentir l’odeur de moisi des billets du Monopoly, que l’on n’avait plus sorti de l’armoire depuis des lustres. Des billets qui nous rappelaient dans le même temps ceux de nos portefeuilles, qui maigrissaient à vue d’œil.

Jusqu’à ce que, quelques semaines plus tard, beaucoup d’entre nous découvrent, à leur grande stupeur, qu’ils avaient… un jardin. Et, tiens, quelques outils de jardinage aussi, cachés dans une remise ou dans le coin de la cour. Le temps de se poser un instant, de se rappeler que sous le bitume se cache en réalité quelque chose que l’on appelle la terre, et dont le seul contact aura fait remonter en nous des émotions pareilles à des souvenirs, quelquefois même préfabriqués, du moins chez ceux qui n’auront jamais été de leur vie que de simples rats des villes.

Quelques jours plus tard encore, entre le chant du coq du quartier – que l’on n’entendait plus –, et la conférence de presse du soir du comité Covid, nous aurons arrêté de compter les marches, aurons réappris à cuisiner, à serrer nos proches dans nos bras, ressortis notre Scrabble après avoir rangé les billets du Monopoly dans la boîte dont ils n’auraient jamais dû sortir. Le portefeuille posé sur le coin de la table, toujours plus famélique, mais avec ce sentiment paradoxal de satiété que seul le bonheur d’être en compagnie de ceux qu’on aime peut nous apporter.

Un an après – enfin presque –, que nous reste-t-il de tout cela ? En fait, de bien maigres choses. Quelques réminiscences de ces deux mois, tout au plus. Mais surtout les souvenirs de la « reprise », de ce moment où les autorités auront retiré les verrous qui nous maintenaient en cage, nous rappelant que « la vraie vie reprenait enfin », que la « délivrance » était venue. Et vous savez quoi ? Eh bien, nous les avons crus. Nous avons remis nos « costumes », dans tous les sens du terme, pour reprendre le chemin du travail, de la productivité, de l’alimentation du système. Pas question bien sûr d’en changer : c’est qu’il nous avait tellement manqué, le système ! Aussi sommes-nous remontés dans ce magnifique métro que l’on venait d’inaugurer, laissant derrière nous nos proches, le temps de « faire notre taf » ! Pour rentrer le soir, éreintés, de les serrer 10 secondes dans nos bras. Pas plus, car le temps nous est compté. Demain, il faut repartir au travail ! Il faut produire !

Pourtant, il nous arrive quelquefois – la nuit, dans nos rêves, ou le jour, entre la pause thé et la pause déjeuner – d’imaginer une société plus juste, moins mercantile, où tous et toutes ne manqueraient de rien de ces choses vraiment essentielles que nous avions réappris à apprécier lorsque nous étions confinés. D’un monde qui ne serait plus guidé par le seul profit, où l’humanisme aurait repris ses droits. D’un système qui nous garantirait, à nos enfants et nous, à nos voisins, à nos amis et à nos ennemis, des lendemains meilleurs, où les ressources que l’on continue de grappiller de la Terre resteraient à la Terre. Et d’humains qui auraient enfin compris que protéger l’environnement, c’est protéger le vivant, dont nous ne sommes qu’une infime représentation !

Mais les nuits sont de plus en plus courtes, et les rêves aussi ! Et si nous savons que le temps manque de plus en plus, nous préférons pourtant le passer à faire « repartir la machine », simplement parce que nous n’avons jamais connu qu’elle. Le virus et le confinement nous auront appris tellement de choses que nous aurons si vite oubliées. Sauf une, peut-être : celle que la véritable misère, au fond, ne se trouve pas dans la rue, mais dans la vision du monde d’une infime minorité. Pauvre planète, pauvre de nous ! Bon, il est temps d’enfiler à nouveau notre « costume » et de filer au travail : la « société » a besoin de nous !

Michel Jourdan