JEAN PIERRE LENOIR

La crise économique et sociale, qui s’annonce, risque d’être terrible. Ici comme ailleurs, la COVID-19 a paralysé le fonctionnement des hommes. D’acteurs économiques nous sommes devenus les spectateurs impuissants de la dégradation du tissu social, et victimes de quelque chose qui, pour la première fois peut-être dans l’histoire du monde dit moderne, nous dépasse. Nous, qui nous croyons invincibles avec nos certitudes technologiques et financières, sommes aujourd’hui victimes de ce tout petit grain de sable légendaire qui a enrayé la machine.

On a parfois le sentiment qu’une main cachée manipule cette pandémie dans le but de nous faire comprendre que nous allons trop vite, trop loin et dans la mauvaise direction. Ce monde devenu fou, injuste, souvent pervers et presque toujours inconscient du mal qu’il fait à sa planète, n’avait-il pas besoin d’une grande claque capable de le ramener dans le droit chemin ? J’en arrive à le penser vraiment…

Il n’est pas toujours de bon ton d’évoquer la chose religieuse dans la sphère publique pour essayer de donner une explication à certaines choses qui nous dépassent. L’autre jour, je posais à un prêtre une question pour savoir, si demain il évoquait au cours d’un prêche la comparaison entre le déluge biblique et la pandémie actuelle, comment la chose serait reçue. Perplexe, il me dit qu’elle serait mal reçue. (Vanitas vanitatum, et omnia vanitas – Vanités des vanités et tout est vanité). Mais ceci est un autre débat…

Et si demain nous avions seulement l’humilité de penser qu’il y a plus haut et plus fort que nous et que c’est ce plus haut et plus fort qui a décidé qu’il était temps de nous ramener à des comportements moins brutaux en matière de développement, de croissance sauvage et de surconsommation, nous aurions fait un pas de géant dans la bonne direction.

Comme cela s’est passé depuis le début de cette terrible crise, les gouvernements ici et d’ailleurs ont mis la main à la poche pour maintenir à flot les instruments économiques générateurs d’emplois. Il est inutile d’évoquer ici des chiffres qui donnent le vertige. Disons simplement qu’on est heureux de constater les vertus de l’État protecteur qui a souvent été mis au ban par un libéralisme effréné qui était devenu le bras armé d’une philosophie triomphante qui réduit l’État au rôle de simple spectateur de leurs “coustis” financiers…

Mais les moyens de l’État ont une limite, comme les océans les plus profonds qui ont aussi un fond… On comprend maintenant que les incertitudes liées à l’ouverture totale de notre frontière aérienne vont faire que notre problème socio-économique s’aggravera, car les outils économiques, dont le tourisme, ne sont pas prêts à retrouver leur vitesse de croisière.

Comme nous l’avons vu lors de la crise liée au MV Wakashio, la société civile a magnifiquement compensé les grosses lacunes politiques (au sens administratif du terme) de l’État. La résilience de la population en la matière a été, elle, exemplaire. Elle a dépassé nos frontières et a été citée en exemple un peu partout dans le monde.

Des jours sombres nous attendent, car on n’a pas encore touché le fond de la crise. Et c’est dans cette perspective qu’une phrase de Martin Luther King me revient à l’esprit : « La grandeur de l’homme ne se mesure pas à des moments où il est à son aise, mais lorsqu’il traverse une période de controverses et de défis. »

Il y a déjà des ONG qui font un travail extraordinaire en matière d’aide aux plus pauvres : distribution de repas, de vêtements, etc., mais c’est aussi aujourd’hui et demain aux individus qu’il importera d’aider leur prochain. Un prochain dont la détresse sera toujours plus grande que la sienne s’il sait ouvrir les yeux autour de lui, car il existe une échelle de la misère et de la détresse. À nous de savoir regarder plus bas que plus haut et de relativiser notre détresse à nous par rapport à celle des autres que nous serons appelés à toucher du doigt. L’implication personnelle de chacun d’entre nous sera non seulement nécessaire, mais vitale dans la crise qui nous attend. Même si elle ne pourra pas tout régler, elle introduira aussi dans le paysage social une attention pour l’autre qui lui fera comprendre que la solidarité n’est pas un vain mot et qu’il n’est pas seul dans l’adversité.

À nous tous donc de nous préparer à ouvrir les yeux, à sentir la détresse, à toucher du doigt les besoins de première nécessité. C’est dans l’adversité que ce peuple mauricien pourra se révéler à lui-même en se surpassant pour l’autre.

Et c’est à ce prix seulement que nous pourrons surmonter la crise…