De tout temps, et aussi loin que la mémoire humaine puisse avoir souvenance, aucune crise n’aura été insurmontable. Certes, certaines auront été difficiles, et même très difficiles, mais jamais aucune n’aura eu pour effet de compromettre totalement nos acquis, du moins dans un passé récent. Au contraire, puisque certains des épisodes les plus dramatiques de notre histoire contemporaine auront même permis un soubresaut, l’homme redoublant alors d’efforts pour reconstruire quasiment plus vite qu’il aura détruit, jusqu’à dépasser ses objectifs dans un contexte de développement exponentiel. Et ce, grâce à son ingéniosité, à cette extraordinaire faculté qui le distingue des autres espèces animales à mettre son intelligence à profit pour construire de nouveaux outils vecteurs de croissance, et que l’on pourrait schématiquement résumer en un seul mot : technologies. Aussi, de là à penser que nos outils modernes sont capables de venir à bout de n’importe quel problème, il n’y a qu’un pas, que nous aurons allègrement franchi.
Toutefois, croire que les technologies ont cette capacité de nous sortir de tous les pétrins est pourtant une gigantesque erreur. Certes, nos avancées, toutes disciplines confondues, seront venues (et viendront encore) à bout de problèmes systémiques, comme dans le cas du nouveau coronavirus, dont quelques exemplaires, blottis au fond d’éprouvettes, semblent de plus en plus en passe de perdre la bataille face au génie humain. Pour autant, cela ne signifie aucunement que nous nous relèverons toujours aussi « facilement » des prochaines crises. En matière de réchauffement climatique, par exemple, ce serait même exactement l’inverse. Pourtant, sur cette thématique particulière, tout comme dans de nombreuses autres liées à l’effondrement en cours, ce n’est pas réellement par manque de solutions (car elles existent, et sont même nombreuses), mais plutôt parce que nous nous inscrivons de facto dans cette croyance populaire consistant à placer tous nos espoirs dans les mains de la science. Pensant donc, à tort, rappelons-le, que notre immense intelligence trouvera toujours « la » parade aux pires des scénarios, nous exonérant de fait de tout effort qu’il nous faudrait sinon consentir, si ce n’est d’allumer un cierge devant l’autel de notre église technologique.
Ce phénomène social n’est évidemment pas nouveau, et nous aura d’ailleurs été dicté par des décennies d’avancées multidisciplinaires. Sauf que les temps ont changé et que notre édifice sociétal laisse de plus en plus apparaître ses « vices de construction ». La technologie, en réalité, n’est pas vraiment la solution. En fait, elle fait même partie du problème. C’est d’ailleurs ce que laissent en grande partie entendre les résultats de nombreuses réflexions, dont certaines des plus récentes viennent d’un groupe de chercheurs dirigé par un scientifique de l’UNSW spécialisé dans le développement durable. Dans leurs travaux, qui portent sur le lien entre la richesse, l’économie et les impacts associés (publiés dans Nature Communications), ils postulent ainsi que la technologie « ne nous mènera pas loin dans la voie du développement durable ». Avec une conclusion des plus claires : « Nous ne pouvons pas compter uniquement sur la technologie pour résoudre les problèmes environnementaux existentiels, comme le changement climatique, la perte de biodiversité et la pollution (…) Nous devons également changer nos modes de vie riches et réduire la surconsommation, en combinaison avec les changements structurels. »
Est-ce à dire qu’il faille abandonner nos technologies et, avec elles, tout le reste de nos outils modernes ? Bien sûr que non ! Cependant, « la technologie peut nous aider à consommer plus efficacement, c’est-à-dire à économiser l’énergie et les ressources, mais ces améliorations technologiques ne peuvent pas suivre le rythme de nos niveaux de consommation toujours croissants », explique le professeur Tommy Wiedmann, de l’UNSW Engineering. En d’autres termes, il importe de délocaliser nos efforts et d’optimiser notre génie en revoyant de fond en comble notre système économique, en l’inscrivant dans le sillage de nos nouvelles espérances, pour peu que ces dernières prennent bien sûr radicalement leurs distances d’un monde régi par le seul profit. Alors – et seulement alors – les technologies bénéficieront au long processus de sauvegarde de l’humanité.