AMENAH JAHANGEER-CHOJOO

Les grands arbres centenaires narguent le ciel et sculptent l’air de leurs branches figées. Les allées silencieuses aux palmiers dressés comme des sentinelles projettent des dessins d’ombre et de lumière sur les rares promeneurs. Les oiseaux lancent leurs trilles pour marquer leurs territoires. Les canards, curieux et repus, se demandent quel nouveau jeu inventer pour tromper l’ennui. La sortie du déconfinement semble pénible pour le jardin des Pamplemousses qui croule sous les déchets et le poids de l’abandon.

Ce jardin, dit botanique, l’a-t-il vraiment été et pour combien de temps ? Certes, dès sa conception dans les années 1760 par Pierre Poivre, il fut un lieu d’acclimatation de nombreuses espèces de plantes tropicales dont on voulait découvrir les mœurs, les vertus médicinales, alimentaires, ornementales ou utilitaires, dans le but d’en tirer profit pour la colonisation. En même temps, en maîtrisant l’alimentation en eau et la faisant circuler dans le jardin on le transformait en jardin d’agrément pour le plus grand bonheur de la population.

Toutefois, ce jardin connut un développement en dents de scie car les objectifs de ceux qui en avaient la responsabilité n’étaient pas clairs. Ils n’ont pas poursuivi l’effort de constituer des collections de différentes catégories de plantes, comme les herbacées, les aquatiques, les cactacées, les fougères, les lichens et autres champignons, bien classés et documentés, mais se sont contentés d’introduire, tantôt des palmiers, tantôt des arbres et arbustes, tantôt de privilégier des plantes endémiques, le tout dans une cacophonie d’agencement et d’association. Outre les objectifs de recherche fondamentale sur les plantes les jardins botaniques devraient servir à l’éducation du public et la conservation du patrimoine végétal. Or, l’éducation du public a toujours été sommaire et la conservation n’est guère envisageable dans un jardin voué dès le départ à accueillir des essences exotiques.

Le jardin des Pamplemousses a vu sa vocation de jardin d’agrément se bonifier avec la création des bassins et l’effort paysager a certes amélioré son attrait. L’introduction de différentes variétés de canards et de poissons d’eau douce, ainsi qu’à certain moment, des cerfs et des tortues, en faisait un parc hybride végétalo-animalier, tandis que son aspect historique était rehaussé par la présence du château de Monplaisir et de la sucrerie d’antan. La période post-indépendance allait renforcer la couche politique, avec le samadhi, les multiples arbres honorifiques, sans compter la surcharge de manguiers. Il y a eu certes, un effort à un moment de créer une serre, mais jamais on n’a réussi à définir un concept cohérent ni démontrer une idée claire de la forme que devrait prendre le jardin.

Et pourtant, ce jardin offre un cadre charmeur pour initier les jeunes à l’histoire naturelle, l’écologie, la gestion de l’eau et des déchets, tout en découvrant l’extraordinaire intelligence des plantes. Découvrir les animaux qui s’en nourrissent, construisent leur habitat, leurs sociétés, alors que d’autres espèces les parasitent ou s’y associent en bonne intelligence. J’imagine les nombreux ateliers qui pourraient y être organisés, initiation à l’agriculture, l’horticulture, observation des oiseaux, compostage, gestion des déchets, observation et découverte des plantes, peinture, photographie… On pourrait aménager un coin de permaculture, un jardin zen, un jardin de savane ou andin ou méditerranéen…

La canopée des grands arbres historiques stimule certainement l’imagination créative ; les effluves des essences déstressent et régénèrent les marcheurs. Les Mauriciens devraient en profiter plus souvent pour se recentrer et se renouveler.

Peut-être qu’un jour le jardin pourra stimuler ses gardiens à plus d’initiatives.