GEORGE LEWIS EASTON

L’œuvre de Ronsard est si vaste et son inspiration si variée qu’essayer d’en cerner les thèmes principaux s’avère un exercice qui risque de rebuter au premier abord – par souci de fidélité, par crainte de rapetisser et ainsi mutiler le riche répertoire du ‘prince des poètes’. Dressons un catalogue de la production ronsardienne. Elle comprend Les Amours de Cassandre, Les Amours de Marie, Les Sonnets pour Hélène, Les Odes, La Franciade, Le Bocage Royal, Églogues, Mascarades, Combats, Cartels, Les Élégies, Les Hymnes, Poèmes, Épitaphes, Les Discours et Les Pièces Posthumes.

Tentons néanmoins une synthèse de la multiplicité des thèmes qu’il a traités : l’amour, la nature, la mort, la patrie, la défense du catholicisme sans céder au fanatisme religieux. En effet, le chef de file du mouvement baptisé d’abord La Brigade, puis La Pléiade, fut un homme de son temps, un passionné de l’antiquité gréco-romaine et de la poésie de Pétrarque, un courtisan avec des charges ‘professionnelles’ – dirions-nous aujourd’hui – dont celle de conseiller avisé alors que la France basculait dans les guerres civiles et religieuses. Poète convaincu et ambitieux, il entreprit grâce à l’érudition, l’imitation et l’invention de réformer l’art poétique de son pays. Déjà en 1549 dans l’Ode à sa Lyre il affirmait : « Heureuse lire de mon enfance, / Je te sonnai devant tous en la France. »

Son lyrisme

Dans ses Odes pindariques (1550) Ronsard renchérit trop sur son modèle : la haute poésie grecque. Il imite servilement et conserve la distribution des vers en triades (strophes, antistrophes et épodes) qui avait sa raison d’être chez les anciens parce que repris par la chorale, mais point en français. C’est ainsi qu’en des vers alourdis par l’érudition classique il chante les louanges de Michel de l’Hôpital et d’autres grands personnages du royaume.

Par contre, ses Odes horatiennes sont plus heureusement conçues grâce à l’affinité de tempérament des deux poètes. L’épicurisme sybarite du poète latin va de pair avec la volupté de Ronsard qui goûtait à sa manière les délices de la nature, le bon vin ainsi que les douceurs de l’amour et de l’amitié. Les thèmes épicuriens sont ceux de la joie de vivre et la joie d’aimer, en relation avec le sentiment de la fuite du temps et de la mort inexorable. Dès 1553, l’influence anacréontique apporte sa grâce, sa simplicité et sa légèreté à la veine horatienne. Ainsi, Ronsard devait écrire des odelettes charmantes et des blasons de plantes et d’animaux. Il peignit les multiples formes de cette nature qu’il connaissait bien depuis sa tendre enfance : l’alouette, la forêt de Gastine, la fontaine Bellerie, l’aubépin, les roses… Il y a partout des indications qui ne trompent pas sur la sincérité de ses sentiments. Déjà un heureux mélange de souvenirs littéraires et d’observations directes s’opère. Il est aussi question de chansons à boire, inspirées du lyrisme léger et aimable d’Anacréon ; nous constatons que nous sommes loin de la lourde érudition des Odes pindariques. De plus, le recueil des Folastries, graveleux, s’insère dans le cadre de l’épicurisme.

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La joie d’aimer s’exprime aussi bien dans les Odes que dans les Amours, ceux de Cassandre et de Marie ainsi que dans les Sonnets pour Hélène. Ces femmes : Marie de Clèves, Hélène de Fonsèque ou Hélène de Sugères, Marie la paysanne… ont été immortalisées par Ronsard. Il fut moins un amant passionné qu’un homme toujours prêt à s’enflammer comme ‘souffre et salpêtre’. Si Les Amours de Cassandre fut surtout prétexte pour pétrarquiser, par contre il n’existe dans Les Amours de Marie point de complications pétrarquistes, ni emphase, ni obscurité mais de la délicatesse, de l’élégance et une charmante naïveté. Vis-à-vis d’Hélène, la jeune veuve intellectuelle, cet ‘amour d’automne’ qui résiste à ses avances, le poète n’est pas moins entreprenant. Agacé, il lui brandit devant les yeux l’image de la vieille accroupie. À ces femmes il rappelle que « le temps s’en va, le temps s’en va, ma dame, /Las! le temps non, mais nous, nous en allons » et que la beauté est périssable comme la rose ‘déclose ’ au soir. Il les exhorte à jouir pleinement de l’instant présent : « Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain:/Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie. »

Un tout autre registre

Ensuite, Ronsard s’essaya avec succès au genre de la méditation morale, grave et éloquente. S’inspirant de Callimaque, d’Homère et de Théocrite, il fit l’éloge d’Henri II et traita les grands thèmes philosophiques de la Mort et de l’Éternité. Mêlant l’inspiration chrétienne aux mythes païens d’une façon qui nous étonne aujourd’hui mais qui à l’époque ne posait pas de problèmes, il vit chez Hercule une préfiguration du Christ. Ces Hymnes traduisent la foi et l’espérance du chrétien devant le problème de la mort. Ici nous assistons à un conflit entre la foi du poète et son tempérament qui finalement se résout dans une contemplation grave et sereine de la mort.

Le poète avait plus d’une corde à son arc, et ce fut ainsi qu’au moment où il craignait le tarissement de son inspiration, l’actualité brûlante de la guerre civile fit rejaillir des vibrants accents personnels chez ce patriote. Ses Discours des Misères de ce Temps, suivis d’autres pamphlets plus virulents à mesure que les querelles de religion activées par des mobiles politiques ou dynastiques s’envenimaient, traduisent son indignation à l’égard des fossoyeurs de la France : les protestants. Plus tard pourtant, il devait se montrer moins partial et dénoncer ligueurs et réformés tout en prêchant la paix et la tolérance.

Aussi, nous ne pouvons ne pas signaler sa tentative malheureuse de transplanter en sol français le genre littéraire antique par excellence : l’épopée. Plusieurs raisons ont concouru à cet échec de La Franciade. Incompatibilité de tempérament, choix de thème n’ayant aucune racine populaire profonde, rythme trop léger et chantant en raison de l’emploi du décasyllabe à la place de l’alexandrin…Tout ce qu’il a pu réussir se limite à quelques lambeaux de ses modèles anciens. Donc, la légende de Francus n’apporta pas bonheur à Ronsard.

Conclusion

Terminons sur une note plus favorable. Ses derniers vers, inspirés par les supplices de la vieillesse et les épreuves de la maladie, sont émouvants à plus d’un titre : « Je n’ai plus que les os, un squelette je semble…» « … J’ai vécu ; j’ai rendu mon nom assez insigne…» C’est en effet le chant du cygne. L’accent est poignant et réaliste, nous rappelant celui d’un autre poète : François Villon (1431 – v. 1463) et annonçant par la même occasion Lamartine et Chateaubriand.

Bibliographie

1. G. Cohen, éd. ‘Ronsard : Œuvres Complètes’ (Paris : Gallimard, 1950)

2. R. Lebègue, ‘Ronsard, l’homme et l’œuvre’ (Paris : Hatier, 1957)

3. R. Desonay, ‘Ronsard poète de l’amour’ (Bruxelles 195 1-9)

4. D. B. Wilson, ed. ’Ronsard, Poet of Nature’ (Manchester, 1961)