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« Plutôt fumer une cigarette, ou allumer une bougie ? »

RACHNA BHOONAH

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Doctorante en analyse de cycle de vie et qualité

de l’air intérieur des bâtiments à l’école des Mines de Paris

Vous n’entendez pas tous les jours cette question, et à juste titre : une cigarette et une bougie n’ont pas beaucoup de points communs. On n’allume pas une cigarette lors d’un dîner en tête-à-tête ou sur un gâteau d’anniversaire, et on ne fume certainement pas une bougie…ou peut-être ?

2,5 microns, c’est environ 40 fois plus petit que l’épaisseur d’un cheveu, et c’est la taille d’un danger sanitaire. On ne parle pas ici du Covid, mais d’un autre petit ennemi : les particules fines. Malheureusement invisibles à l’œil nu, elles se permettent de s’infiltrer dans nos voies respiratoires pour atterrir dans nos poumons et peuvent même causer des maladies cardio-pulmonaires, dont le cancer. Les effets sont encore plus accentués sur les enfants en bas-âge, dont les poumons sont encore en phase de développement. Selon le Global Burden of Disease Study, en 2015, le nombre de décès dans le monde attribué aux particules fines ayant un diamètre de moins de 2,5 microns (PM2.5) était de 4.2 millions.

Il existe plusieurs sources de particules atmosphériques. Un rapport de l’UNEP en 2015 a ciblé le mix énergétique et le nombre croissant de véhicules motorisés comme les principaux enjeux concernant l’impact de la pollution sur la santé à Maurice. D’après la National Transport Authority, on aurait vu une hausse de 50% du nombre de véhicules sur les voies mauriciennes en 10 ans. On constate une augmentation similaire de la quantité d’électricité consommée par les Mauriciennes et Mauriciens. « Véhicules » et « électricité » nous font penser au remède « miracle » : les véhicules électriques ! Sauf que ces derniers n’apportent aucun avantage dans ce contexte local : on ne pollue pas par le tuyau d’échappement, mais indirectement, à travers l’électricité consommée, qui provient principalement du charbon et du pétrole. De plus, une grande partie des particules est émise par les frictions des freins et des pneus. Ce phénomène est d’autant plus important pour les véhicules électriques, qui sont plus lourds.

Bien sûr, les particules se diluent dans l’air, et la concentration de polluants n’est pas la même partout. Nous avons la chance de profiter de vents marins qui réduisent ces concentrations. La station monitorant la qualité de l’air à Moka en est la preuve : dans cet endroit éloigné des grands axes, la qualité de l’air est exemplaire ! L’exposition se fait ainsi plutôt directement dans les trafics, particulièrement en heure de pointe et surtout pour les piétons et les habitations proches des voies.

Bon, revenons à notre bougie.

On le sait très bien, fumer, ce n’est pas bon pour la santé. Ce que l’on sait moins, c’est qu’allumer une bougie n’est pas mieux. Nous passons beaucoup plus de temps à l’intérieur qu’à l’extérieur. L’espace intérieur étant en communication avec l’extérieur par les ouvertures, son air contient déjà une part de la pollution extérieure, qui peut être assez faible. Par contre, allumer une bougie à l’intérieur peut faire monter la concentration des particules dans l’air en pic ! Les seuils recommandés par l’UNEP sont autour de 25 µg/m3, ce qui correspond à un habitat bien ventilé à l’écart du trafic. Une bougie ou de l’encens fait dépasser la concentration à plus de 20 fois le seuil recommandé, tout comme une cigarette. La différence est que, en général, on fume plutôt dans des espaces ouverts alors qu’on allume une bougie surtout pour chanter « joyeux anniversaire » ou pour embaumer la pièce… donc sans toujours aérer ! Alors, au lieu d’évacuer les mauvaises odeurs (suite à la cuisson d’un bomli sec par exemple), on rajoute des particules dans l’air, tout en laissant suspendre celles émises par la cuisson de notre poisson préféré.

En parlant de cuisson, figurez-vous que cette activité indispensable au quotidien est un des principaux polluants intérieurs. Si on mesurait la concentration dans la cuisine ou ailleurs dans la maison pendant que le cuistot de la famille faisait frire son bomli, on lirait sur l’appareil une concentration de particules fines à plus de 60 fois le seuil recommandé. Si par mégarde il faisait brûler le repas tant attendu, on pourrait aller au-delà de cette concentration alarmante. Quant à la cuisson traditionnelle au feu de bois, elle aurait fait exploser notre compteur. À Maurice on est encore environ 5% à perpétuer cette tradition, non sans conséquences sur la santé des plus fragiles. Pour le reste de la population, la cuisine au gaz reste le moyen le plus répandu pour se faire son repas. Ce mode de cuisson émet des particules fines et, tout comme l’encens ou la bougie, d’autres composants toxiques qui, à long terme, peuvent affecter la santé des occupants.

D’autres composants toxiques ? Comme si les particules ne suffisaient pas, on rajoute une couche (de peinture) : les composés organiques volatils (COV). Détergents, désodorisants, peintures, colles, vernis (à ongles aussi) … Plusieurs produits, ainsi que des matériaux, émettent des COV dans l’air. Ces petites molécules très légères s’échappent facilement des produits qui les contiennent et se diluent dans l’air qu’on respire. Certaines de ces substances, comme le formaldéhyde, qu’on peut trouver dans les bois agglomérés comme le MDF, peuvent être cancérigènes à forte exposition. Les enfants en bas-âge sont, encore une fois, les plus exposés et vulnérables. Non seulement leur corps n’est pas assez mature pour lutter efficacement contre les toxines, mais en plus, un enfant a plus de chance qu’un adulte de lécher le sol qui vient d’être lavé au détergent. Les voies d’exposition sont ainsi plus importantes : à la fois l’inhalation et l’ingestion. Plusieurs études ont aussi démontré la présence de ces substances toxiques dans des jouets en plastique qui passent, encore une fois, beaucoup de temps en contact avec la bouche des enfants en bas-âge.

Que faire alors qu’on a l’impression que tout autour de nous est dangereux pour notre santé ? Les solutions sont, heureusement, très simples à l’échelle de la maison ou du bureau. Il faut d’abord bien aérer. On a la chance de vivre dans un pays tropical où la température ne varie jamais beaucoup, donc pas de problème de froid hivernal. On peut faire circuler de l’air « nouveau » et ainsi évacuer les polluants. Il faut surtout bien aérer pendant les activités potentiellement problématiques, comme quand on fait la cuisine. Une autre solution très simple est aussi de mettre un couvercle sur la casserole et, si elle existe chez vous, d’allumer la hotte.

La solution la plus simple reste évidemment la prévention. Il vaut mieux éviter les pollutions non essentielles, provenant des bougies ou même des pétards, que d’aller chercher des solutions chez le médecin. On pourrait tout à fait trouver des substituts à ces activités ancrées dans la tradition, comme utiliser des bougies électriques ou danser un bon séga mauricien, au lieu de lancer des mini-explosifs toxiques pour l’humain et la nature. On peut aussi opter pour des jouets en bois certifiés, des détergents moins nocifs, et prendre le petit réflexe de regarder l’étiquette du produit avant de l’acheter. Sinon, une astuce de grand-mère est souvent une valeur sûre : vinaigre blanc et bicarbonate de soude par exemple !

En ce qui concerne la peinture, les meubles ou le vernis…bonne nouvelle, les COV sont, comme le nom l’indique, volatils ! Ils vont donc s’échapper plus ou moins rapidement selon l’épaisseur de la matière. On peut laisser aérer notre nouveau meuble dans le garage quelques jours avant de l’installer à l’intérieur, ou mieux, acheter de la seconde main. Plus le meuble est vieux, moins il contient de COV.

Il faut quand même noter, malheureusement, que certains efforts sont hors de notre portée individuelle. On peut ventiler autant que possible, mais si la pollution extérieure est haute, l’effort est en vain. Une transition vers des énergies moins polluantes permettrait une baisse dans cette pollution ambiante. On parle souvent de la biomasse (bagasse) comme source renouvelable. Néanmoins, il faut brûler cette matière pour récupérer l’énergie qu’elle contient. Et la combustion, on l’aura compris, n’a jamais été bonne pour la santé du vivant : plantes, petits oiseaux, singes, nous, nos chiens et chats chéris, etc…

On ne peut pas omettre l’élément « transport » dans cette équation : le nombre croissant de véhicules sur nos routes est alarmant et la solution relève d’un effort collectif entre les citoyens et l’État. Il est non seulement néfaste pour la santé, mais aussi désagréable pour les piétons de sillonner les rues remplies de voitures. Il y a un fort élément social lié à cette problématique : le véhicule qu’on possède est généralement considéré comme une représentation de son statut social. Ce phénomène est certes très ancré à Maurice, mais même avec toute notre bonne volonté, nos infrastructures ne permettent pas de passer aux transports doux aujourd’hui. Si on voulait faire du vélo pour aller de Vacoas à Quatre Bornes, soit 5 km de distance, on mettrait moins d’une demi-heure avec la descente. Par contre, peu de personnes ont envie de se retrouver coincées entre les bus, voitures et camions, surtout à l’heure de visite de l’hôpital Victoria, à Candos. Sans piste cyclable, le piéton (futur cycliste) ne peut se sentir en sécurité.

En somme, il serait temps de réapprendre à ralentir, lâcher les codes sociaux qui dictent nos choix de vie et de moyen de transport, embrasser la beauté de l’humilité et laisser tomber le stress du volant en faisant travailler nos petites jambes pleines de potentiel, que ce soit à pied ou à vélo. Pour de longues distances, on apprendra à se fier aux transports en commun autant que possible et profiter du moment (non pas perdu) pour lire un livre, écouter un podcast, ou discuter avec ses voisines et voisins de bus. On apprendra aussi à respirer l’air frais sans les odeurs chimiques des désodorisants et bougies, car on appréciera tous et toutes indubitablement un air sain dans un corps sain.

 

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