Ces jours-ci, le monde a les yeux tournés vers Maurice, du fait notamment du naufrage du Wakashio et, surtout, des dégâts causés à la flore et à la faune marine à la suite du déversement d’huile lourde dans notre mer, créant une marée noire. L’arrivée d’un nombre croissant de dauphins dans le lagon de l’est du pays pour venir y mourir est une autre scène déchirante à voir.
Aujourd’hui, le pays sera dans les feux de l’actualité pour témoigner des efforts nécessaires en vue d’entretenir nos valeurs démocratiques. Jamais n’a-t-on vu l’annonce d’une manifestation pacifique susciter tel engouement dans le pays. L’intérêt est que cette initiative ne vient ni d’un leader politique charismatique, ni d’un parti politique populaire, ni encore moins ne s’inscrit dans le cadre d’une campagne électorale, lorsque les émotions sont exacerbées au maximum entre les activistes et les partisans des différentes forces politiques. Cette fois, l’appel vient d’un simple citoyen, Bruneau Laurette, pour manifester pacifiquement contre l’incompétence et le dysfonctionnement au plus niveau.
Ce dernier avait eu le courage de venir de l’avant pour expliquer, à tort ou à raison, que l’accident du MV Wakashio avait été mal géré par les autorités, qui auraient pu intervenir avant que le drame du déversement d’huile lourde dans la mer ne se produise, causant ce que les autorités reconnaissent comme un désastre écologique. Joignant la parole aux actes, il a intenté un procès privé contre deux ministres et un fonctionnaire à la Cour de district de Mahébourg qui, comme on le sait, avait provoqué une confrontation houleuse entre les pêcheurs de la région et des agents politiques du pouvoir.
L’intérêt de la manifestation de ce matin suscite d’autant plus d’intérêt que Maurice est connue à plus d’un titre dans le monde comme étant un pays conservateur. La manifestation sera-t-elle à la hauteur des attentes de ses instigateurs ? Si le mérite de l’organisation revient à Bruneau Laurette, il faut reconnaître que l’idée de la manifestation a pris une envergure plus importante au fur à mesure que des groupes organisés, des ONG et des partis politiques de l’opposition ont adhéré au projet. Avec pour résultat que cette marche sera caractérisée par la présence de groupes venant de tous les horizons, avec, pour objectif, de faire entendre leur voix, leur désarroi, voire leur colère, concernant la dégradation observée dans leur secteur d’intérêts propre.
Dans le contexte actuel, peut-on s’attendre à ce que l’écologie soit le thème unificateur ? Sous la pression de la jeune génération, qui, nous espérons, sera présente en force, on espère que l’écologie fera son entrée dans la politique dans le sens large du terme. Et nous ne parlons pas de politique partisane. Comme l’explique si bien le sociologue français Edgar Morin, la politique écologique a deux faces, l’une tournée vers la nature et l’autre tournée vers la société. La nature, avec tout ce que cela comprend comme développement durable, et la société, avec ce que cela comprend en termes de justice sociale et d’égalité. La crise sanitaire, dans ce cadre précis, a fait éclater au grand jour le degré d’inégalité à Maurice dans les domaines de l’éducation, de la santé, du logement, de l’emploi… Toutes ces questions pourront-elles émerger dans les rues de Port-Louis ce matin ?
Une chose est certaine, cette marche sera l’occasion de s’élever avec force contre le communalisme qui, malheureusement, a été utilisé honteusement comme une arme pour contrer la manifestation d’aujourd’hui dans certains quartiers. Il sera également question de l’incompétence, de la corruption, du népotisme, avec la nomination cynique de proches du pouvoir à la tête d’institutions, mais aussi du chômage, de la pauvreté et d’un développement économique à visage humain.
Cette marche arrivera-t-elle à avoir la dimension que tout le monde souhaite ? Parviendra-t-elle à envoyer un message clair, tant aux dirigeants du gouvernement qu’à ceux de l’opposition ? Si tel est le cas, les marcheurs d’aujourd’hui entreront dans l’histoire comme des porteurs d’espérance.

JEAN MARC POCHÉ