CÉDRIC LECORDIER, jésuite de Marseille, France

La véritable force de la marche du 29 août n’est pas le poing levé du citoyen Laurette. Elle est ce sursaut dans le cœur de milliers de jeunes qui se découvrent à un moment décisif de leur vie. Moment où il faut prendre position… Et mesurer les risques de la vie citoyenne à Maurice.

Nous voici !

Quand la langue kreol dit : « Ki pozision ? », elle demande : « Qui ai-je en face de moi ? ». Toi, quelle est ta position ? Quel est le champ de ton action ?  Kot to ete ? Kot to pe diboute ? Ki to rol, twa ? Quels sont tes principes ? En gros, qu’est-ce que tu acceptes, qu’est-ce que tu refuses ?

Le 29 août, ils ont été nombreux à se réunir pour essayer de dire qui ils sont. Pour certains, il s’agira peut-être même d’une réponse à un appel, de la découverte de ce gut feeling qui nous déporte de notre zone de confort : nos traditions, nos habitudes, notre éducation, notre famille, notre shopping, nos campements, nos courses, notre football…

Le 29 août est donc un signe de santé pour Maurice, un grand moment d’éducation collective, un rite initiatique. Autant que le vote, la capacité de dire haut et fort « Me voici », « Mo mem sa », « Mwa ki la » relève du sacré.

Mais cela exige aussi de s’expliquer et faire face à l’interrogatoire parfois hostile d’un groupe. Répondre, ce sera prendre ses responsabilités, assumer de toute son âme sa position : unique, personnelle, précieuse… Ce qui implique un sacrifice !

Moralité, ventre et « papapitisme »

La prudence des gran dimounn nous dit : Atansion, pou al perdi plas ! Ils n’ont peut-être pas tort.

À Maurice, on est vite grillé parce qu’on a misé sur le mauvais cheval. Comme des enfants, on est vite puni, on est mis sur le côté de la vie politique, exclu pendant 5 ans !

Pourtant, les discours de rassemblement promeuvent l’« unité avant tout » en vue du « progrès ». Mais insidieusement, ils exercent un chantage et une pression :  si nous fermons nos bouches, nous profiterons tous du gâteau « Nation ».  Keep a low profile, dilo lor bred sonz, roule mem sa : et nous sommes in !

Si vous n’adhérez pas, vous êtes alors les seuls « responsables » de vos choix. Pa dir pann dir : et vous êtes out ! Vire mam, b*** zot deor

Ce perdi plas prend plusieurs aspects : pour un petit fonctionnaire « insignifiant », c’est le transfert ; pour un quartier « insignifiant » qui a « mal voté », ce sont les routes mal asphaltées ; pour une pseudo-minorité ethnique ou une caste, c’est se faire traiter comme un « dépôt fixe » et une statistique « insignifiante »…

Il faudrait alors être pragmatique. « Moralite na pa ranpli vant ». Pour être « signifiant », il faudrait penser clan : entasser l’argent, conquérir des terres, sous prétexte d’assurer… l’avenir de ses enfants.

Voici le système de valeurs de la République papa-piti. Et le papapitisme n’est-il pas finalement plus fort, plus répandu que le communalisme !?

Face à cela, il est vital d’imaginer qu’il y a bien plus important que l’héritage, les terrains, bien plus important que la mentalité « bread, butter & security ». Ouvrir un chemin vers la « Peace, Justice and Liberty », ce sera transmettre autre chose que la sagesse « tansion koze » et que la méthode « chup chap, res trankil ». C’est être davantage acteur et moins complice.

Quelle stratégie de rassemblement ?

Ne pas marcher, c’est dans certains cas sauver sa place. Mais dans d’autres situations, c’est prendre position, avec courage aussi : pour des questions de loyautés qui n’ont rien à voir avec des considérations communautaires, pour des amitiés forgées sur le koltar, pour une histoire de reconnaissance parce qu’on nous a sortis de la misère…

Qui reprochera à ce tidimounn d’essayer de sauver so ti bouse manze ?

Qui reprochera à ce lobbyiste convaincu, à ce « représentant » religieux ou à ce broker de swing votes, bref à ce businessman électoral de faire son métier et d’honorer son contrat : « servir » ses clients, « défendre » la place de ceux qui veulent à juste titre continuer de « signifier » quelque chose ?

Qui reprochera à ce citoyen électeur de mépriser le slogan « b*** li deor », après avoir souffert des « lev pake ale », « vire mam », « devire mam », « bizin sanzman » depuis plus de vingt ans ? etc…

To walk or not to walk ? Cette question, a priori simple, résume au contraire la grande complexité à l’œuvre dans nos choix de citoyens. Il nous est interdit de penser que ces marches sont une simple confrontation entre pro- et anti-Gouvernement, une guéguerre entre les bons et les méchants, un match entre la ville et la campagne.

Le marcheur n’est pas l’ennemi du non-marcheur. Et ce dernier ne doit pas être méprisé comme un « ti lipie lor gro lipie » ou un « vander lalit ».

La manif du 29 août défend les droits du non-marcheur. Et le marcheur se doit d’entendre les réserves de son contradicteur. Il se doit de raffiner ses arguments et de se mettre autour d’une table, avec d’autres, pour proposer un slogan qui va plus loin que « deor » ou « pa deor » !

Or, que nous soyons marcheurs ou pas, nous avons tous intérêt à étudier une position commune.

Il s’agit déjà de saluer l’arrivée de cette nouvelle race de chiens de garde. Ceux qui aboient pour défendre les lignes de notre démocratie : the lines we should not cross.

Il s’agit d’accueillir ce nouveau vent de militance contre la propagande, l’impunité, le papapitisme, avec les armes de la Constitution.

Il s’agit de re-susciter cette volonté politique endormie : que nos dirigeants se dressent contre les mafias, les kwizinn‒ électorales ou du milieu de la drogue‒ avec un arsenal judiciaire repensé, qui jugule les finances de l’ombre et fait tomber des têtes. Bref, que les enquêtes aboutissent !

What next ? Le temps du marathon

À partir du 12 septembre s’amorce un marathon dont le succès ne se mesurera pas à coup de 75 000, 100 000 ou 150 000 Mauriciens. Il faut voir le Port-Louis du 29 août comme le volet national d’une stratégie plus globale, dont nous apprécierons à Mahébourg le déploiement local et le début d’une inscription dans la durée.

Les voix qui se déplaceront à Mahébourg montreront surtout à la Nation leur sens du service auprès des localités sinistrées : comment soutenir, soulager et consoler. Ces voix seront moins nombreuses mais plus précises. Elles exprimeront certainement leur pensée écologique, leurs ambitions pour une économie insulaire durable…

Avec endurance et persévérance, seule cette action locale laissera émerger de nouvelles manières de faire de la politique et d’y voir plus clair.

What next ? La question est donc trop vite posée. Il faut laisser le temps à notre jeunesse de formuler ses désirs et de se laisser travailler par la réalité du terrain. Pour l’instant, il nous faut simplement accepter de naviguer à vue.