À Maurice, le Criminal Code (Amendment) Bill, qui vient d’être voté, criminalise officiellement le viol au sein du couple en stipulant que le mariage civil ou religieux ne peut plus constituer un moyen de défense pour un époux poursuivi pour viol. Prisheela Mottee, de Raise Brave Girls, salue cette avancée judiciaire majeure, affirmant que le consentement prime sur le mariage, tout en jugeant indispensable de transformer la mentalité patriarcale et de former les forces de l’ordre pour qu’elles puissent faire face de manière efficiente aux cas de violences conjugales.
En pénalisant le viol au sein du couple, cette nouvelle loi pose-t-elle enfin le principe fondamental que le consentement prime sur le mariage ?
La reconnaissance du viol conjugal dans la nouvelle législation mauricienne envoie un message fort et sans ambiguïté : aucune relation conjugale, aucun mariage et aucun lien affectif ne peut justifier une violence sexuelle. Le mariage ne constitue jamais un consentement permanent. Chaque personne conserve, en toutes circonstances, son droit de décider librement de son corps et de refuser tout acte sexuel.
Cette avancée législative ne vise pas uniquement à sanctionner un comportement criminel. Elle affirme également un principe fondamental : le respect de la dignité humaine doit être garanti au sein du couple comme dans l’ensemble de la société. La violence n’a sa place ni dans l’espace public ni dans l’intimité du foyer. Le fait qu’un acte soit commis derrière des portes fermées ne le rend pas moins grave et ne doit pas empêcher la victime de bénéficier de la protection de la loi. Il est essentiel de respecter la vie privée et l’intimité des couples. Toutefois, la protection de la vie privée ne doit jamais devenir un moyen de dissimuler, de minimiser ou de tolérer des violences commises dans le cadre conjugal. L’intimité doit être fondée sur le respect, le consentement, la confiance et l’égalité, et non sur la peur, la contrainte ou l’abus de pouvoir.
La reconnaissance du viol conjugal contribue aussi à briser le silence entourant les violences sexuelles au sein du mariage. Elle peut encourager les victimes à dénoncer les abus et à rechercher une assistance juridique, médicale et psychologique. Elle rappelle également à la société que le consentement doit être libre, clair et présent à chaque relation sexuelle. Cette loi constitue donc une étape importante vers une société plus juste, dans laquelle la dignité, l’intégrité et la sécurité de chaque personne sont pleinement respectées, y compris au sein du mariage.
Le viol qui se passe dans l’intimité du couple, et donc sans témoin, rend la preuve difficile. Comment libérer la parole et protéger les victimes face à la difficulté des preuves et au sentiment de honte ?
Le viol commis dans l’intimité du couple peut renforcer le silence des victimes. Beaucoup de ces victimes éprouvent de la honte, de la peur ou de la culpabilité, alors qu’elles ne sont en aucun cas responsables de la violence qu’elles ont subie. Pour libérer la parole, l’adoption de cette loi doit être accompagnée d’une vaste campagne nationale d’information et de sensibilisation. Il faut expliquer clairement à la population que le viol, même au sein du mariage, constitue un crime.
Le mariage ne donne à personne un droit permanent sur le corps de son conjoint. Aucune relation sexuelle imposée par la force, la menace, la pression ou la peur ne peut être acceptée, justifiée ou dissimulée au nom du lien conjugal. Les victimes doivent également pouvoir signaler les faits dans un environnement sûr, confidentiel et respectueux. Les policiers, les professionnels de santé, les travailleurs sociaux et les membres du système judiciaire doivent être formés afin d’accueillir leur parole sans jugement et de leur offrir une protection adaptée. La loi doit donc être accompagnée de mécanismes d’écoute, d’assistance juridique et psychologique, ainsi que de mesures de protection efficaces. Briser le silence est essentiel pour rappeler que la honte doit changer de camp.
Le viol conjugal est-il l’ultime tabou des violences faites aux femmes ?
Dans une société encore marquée par le patriarcat, le viol conjugal peut en effet être considéré comme l’un des tabous les plus profonds parmi les violences faites aux femmes. Il demeure souvent invisible parce qu’il se produit dans l’intimité du foyer, au sein d’une relation que la société considère, parfois à tort, comme une affaire strictement privée. La victime ne sait pas toujours vers qui se tourner ni à quelle porte frapper pour demander de l’aide. Elle peut se retrouver prisonnière des liens du mariage, de la dépendance économique, des pressions familiales et du regard de la société. À cela s’ajoutent des préjugés profondément ancrés, tels que l’idée que cela a toujours été ainsi ou qu’une épouse doit accepter les relations sexuelles imposées par son conjoint.
Ces croyances banalisent la violence et poussent les victimes à garder le silence. Elles peuvent alors éprouver de la honte, de la culpabilité ou la peur de ne pas être crues. Cette situation les fragilise progressivement, tant sur le plan psychologique que physique, et peut avoir de graves conséquences sur leur santé, leur estime de soi et leur autonomie. Il est donc essentiel de briser ce tabou, de reconnaître la parole des victimes et de rappeler que le mariage ne supprime jamais le droit au consentement, à la dignité et à l’intégrité du corps.
De quelle manière peut-on faire évoluer une société patriarcale pour briser le tabou du viol conjugal ?
Pour faire évoluer les mentalités, l’éducation doit être au cœur de l’action dès l’école et à tous les niveaux de la société. Elle doit utiliser les moyens traditionnels, mais aussi les plateformes modernes comme TikTok, Instagram et les médias numériques, afin de sensibiliser largement sur le consentement et le respect mutuel. En parallèle, l’association RBG souligne l’importance du dialogue au sein du couple et d’un accompagnement psychologique accessible par des conseillers.
En dehors de la honte et de la peur, quels sont les obstacles psychologiques et sociaux qui freinent une femme à révéler un viol commis par son conjoint ?
La honte ressentie par une victime de viol est souvent renforcée par le regard de la société. Nous parlons pourtant d’une personne dont l’intégrité, la confiance et l’identité ont été détruites par l’agression. Trop souvent, au lieu de soutenir la victime, la société l’interroge, la juge ou cherche à comprendre ce qu’elle aurait pu faire pour éviter les faits. Cette attitude revient à déplacer la responsabilité de l’agresseur vers la victime. Il est essentiel de changer ce récit. La honte ne doit pas peser sur la personne agressée, mais sur celui qui a commis la violence. La victime doit pouvoir parler sans craindre d’être humiliée, rejetée ou accusée. Elle a besoin d’écoute, de protection, de respect et d’un accompagnement adapté pour se reconstruire. Nous devons rappeler clairement qu’aucun comportement et qu’aucun silence ou lien conjugal ne justifie un viol. Le problème vient toujours de l’agresseur et de son refus du consentement.
Quels sont les mécanismes de protection garantis aux victimes qui portent plainte pour viol ? Et quelles failles juridiques doivent encore être revues pour que la loi soit efficace ?
La reconnaissance du viol conjugal doit être accompagnée de garanties concrètes, car l’adoption d’une loi ne suffit pas à elle seule à protéger les femmes qui osent porter plainte. Premièrement, la déclaration de la victime devrait pouvoir être enregistrée, avec son consentement, sous forme audio ou vidéo, dans un cadre confidentiel et sécurisé. Cet enregistrement pourrait éviter qu’elle ait à raconter plusieurs fois les mêmes faits traumatisants devant la police, les médecins, les services sociaux et les tribunaux, sous réserve des règles de preuve et de protection des données. Il est également primordial d’investir dans des One-Stop Centres accessibles. Dans un même lieu, la victime devrait pouvoir déposer plainte, recevoir des soins médicaux, effectuer les examens médico-légaux, obtenir un soutien psychologique, une aide juridique et, si nécessaire, un hébergement d’urgence.
En Angleterre, les Sexual Assault Referral Centres offrent une assistance médicale, médico-légale, pratique et psychologique dans un environnement spécialisé. En Afrique du Sud, les Thuthuzela Care Centres, établis notamment dans des hôpitaux et des cliniques, reposent sur une approche intégrée et centrée sur la victime. Il faut investir massivement dans la formation des enquêteurs, policiers, médecins, magistrats et travailleurs sociaux. Ils doivent apprendre à recueillir la parole sans jugement, à comprendre les mécanismes du traumatisme et à évaluer les risques de représailles. Au Royaume-Uni, certaines victimes d’infractions sexuelles peuvent présenter une déposition vidéo, limitant ainsi la répétition de leur récit devant le tribunal. La protection doit donc comprendre des ordonnances rapides, une confidentialité stricte, un accompagnement continu et une véritable coordination entre les institutions.
Existe-t-il une justice réparatrice en matière de viol conjugal ?
La justice réparatrice en matière de viol conjugal demeure une question complexe. La loi pénale doit d’abord reconnaître l’infraction, protéger la victime et imposer au coupable la sanction prévue. Toutefois, réparer les conséquences d’un viol est beaucoup plus difficile, car il s’agit d’une atteinte profonde à l’intimité, à l’intégrité et à la dignité d’une personne. Une condamnation ne peut effacer le traumatisme, restaurer la confiance détruite ni rendre à la victime ce qui lui a été enlevé. L’accompagnement psychologique, l’indemnisation et la reconnaissance du préjudice peuvent contribuer à sa reconstruction. Cependant, ils ne remplacent jamais la justice criminelle. Dans ce contexte, la justice réparatrice reste encore largement un idéal, voire un mythe.
Vous dites que Maurice peut disposer de meilleures lois sur les violences domestiques, mais que ce qui comptera, c’est la manière de les appliquer. Pouvez-vous être plus explicite ?
Maurice peut adopter des lois très protectrices contre les violences domestiques, mais leur efficacité dépendra surtout de la manière dont elles seront appliquées sur le terrain. Une loi reste insuffisante si les victimes doivent encore affronter des démarches longues, complexes et répétitives avant d’obtenir une protection réelle. Il faudrait donc d’abord centraliser, dans le respect de la confidentialité et de la protection des données, les informations relatives aux plaintes, aux victimes et aux agresseurs. Cela permettrait aux autorités de mieux repérer les cas de récidive, d’évaluer rapidement le niveau de danger et de prendre des mesures de protection adaptées. Il serait également temps d’envisager la mise en place d’un registre des auteurs d’infractions sexuelles, avec des conditions d’accès et des garanties juridiques strictes.
Par ailleurs, un véritable service de type One-Stop Shop devrait être accessible à toutes les victimes. Celles-ci ne devraient pas être contraintes de se déplacer d’un bureau à un autre, ni être limitées par leur zone de résidence ou par le poste de police dont elles dépendent. Dans un même lieu, elles devraient pouvoir déposer plainte, recevoir une assistance médicale et psychologique, obtenir des conseils juridiques et engager les démarches nécessaires à leur sécurité. Au niveau de l’association RBG, nous avons également proposé l’introduction de dix jours de congé payé pour les femmes victimes de violence. Ce congé leur permettrait d’accomplir les procédures policières, judiciaires, médicales et administratives sans craindre de perdre leur emploi ou leur salaire. L’application de la loi doit donc être rapide, coordonnée, accessible et centrée sur les besoins réels des victimes.
Quelle est l’évolution réelle des chiffres officiels, selon Statistics Mauritius, en ce qui concerne les cas de violence domestique à Maurice ?
Les dernières statistiques ventilées par sexe révèlent une augmentation préoccupante des cas de violence conjugale signalés à Maurice, passant de 5 758 en 2024 à 7 562 en 2025. Le nombre de cas impliquant des femmes est passé de 4 988 à 6 478, tandis que ceux impliquant des hommes ont augmenté, passant de 770 à 1 084. Ces chiffres confirment que les femmes restent touchées de manière disproportionnée, tout en soulignant que les hommes victimes ne doivent pas être ignorés.
La violence verbale représentait 54,5% des cas impliquant des hommes et 49,1% de ceux impliquant des femmes, tandis que la violence physique représentait respectivement 35,4% et 43,7% des cas. La violence sexuelle comptait, elle, pour 1,5% des cas signalés impliquant des femmes, alors qu’aucun cas n’a été enregistré chez les hommes dans cet ensemble de données spécifique. Toutefois, des statistiques distinctes de la police ont recensé 100 hommes et 720 femmes victimes de violence et d’exploitation sexuelles. Les chiffres de la police indiquent par ailleurs que les agressions touchaient les hommes et les femmes en nombre quasi égal; cependant, les hommes étaient plus souvent victimes d’homicide, tandis que les femmes étaient nettement plus exposées à la violence sexuelle.
Selon votre expérience de terrain, quelles sont les principales lacunes des Domestic Abuse Bill et Criminal Code (Amendment) Bill face à la reconnaissance légale du féminicide et du viol conjugal ?
L’une des lacunes majeures concerne l’absence d’un système de vidéo-enregistrement des déclarations des victimes dès leur première audition. Aujourd’hui, une victime est souvent contrainte de répéter son récit à plusieurs intervenants – policiers, médecins, travailleurs sociaux et magistrats –, ce qui ravive son traumatisme à chaque étape. L’introduction du vidéo-recording permettrait de préserver la qualité de la preuve, de limiter les contradictions liées au stress et d’éviter que la victime ne revive continuellement son calvaire tout au long de la procédure judiciaire.
Une deuxième lacune essentielle est la formation insuffisante des préposés de l’État. Les policiers, magistrats, procureurs, professionnels de santé, travailleurs sociaux et autres intervenants doivent bénéficier d’une formation spécialisée sur les violences fondées sur le genre, les dynamiques du contrôle coercitif, le féminicide et le viol conjugal. Une meilleure compréhension de ces réalités permettra une prise en charge plus humaine, plus cohérente et davantage centrée sur la protection des victimes.
Malgré les multiples campagnes de sensibilisation, pourquoi, selon vous, la violence domestique continue-t-elle de faire des vagues ?
Les campagnes sont nécessaires, mais elles ne suffisent pas, car nous parlons de comportements humains profondément ancrés. Il faut changer le récit public, cesser de questionner les victimes et mettre davantage l’accent sur les agresseurs, leurs responsabilités, leurs condamnations et les conséquences judiciaires de leurs actes dans les médias nationaux. Raise Brave Girls appelle à une réponse nationale plus forte et plus inclusive.
Les campagnes de lutte contre la violence conjugale doivent continuer à privilégier la protection des femmes et des filles, tout en impliquant plus activement les garçons et les hommes, non seulement comme alliés dans la prévention de la violence, mais aussi comme des individus capables de reconnaître les abus, de se protéger et de demander de l’aide sans honte. La prévention doit commencer dès le plus jeune âge par une éducation axée sur le respect, le consentement, le bien-être émotionnel, les relations saines et la résolution non violente des conflits. Une société fondée sur l’égalité des sexes ne peut être atteinte que si les femmes et les hommes œuvrent ensemble pour combattre la violence, soutenir chaque victime et faire en sorte que chaque auteur d’agression réponde de ses actes.
Raise Brave Girls mettra-t-elle en place des campagnes nationales d’éducation et de sensibilisation pour les jeunes et le public en général ?
Oui. Raise Brave Girls poursuivra des campagnes nationales de sensibilisation, en particulier sur les réseaux sociaux, afin de changer les mentalités et les comportements. L’objectif est de transformer le narratif en mettant l’accent sur la responsabilité de l’agresseur plutôt que de culpabiliser ou de stigmatiser la victime, tout en promouvant le respect, le consentement et l’égalité.
Et qu’en est-il de l’accompagnement des femmes victimes de viol conjugal ?
Chez Raise Brave Girls, notre engagement a toujours été de lutter contre le féminicide et toutes les formes de violence envers les femmes. Face au viol conjugal, nous poursuivrons cette mission en prenant publiquement position, en sensibilisant la population et en portant la voix des victimes auprès des autorités. Nous continuerons également à travailler sur des propositions concrètes et sur les amendements nécessaires afin que la loi protège réellement les victimes, non seulement sur le papier, mais aussi dans leur vie quotidienne. Il est indispensable que les autorités investissent davantage dans des services d’écoute, des cellules d’accompagnement psychologique, une assistance juridique accessible, des hébergements sécurisés… Nous continuerons donc à défendre des mesures concrètes, réalistes et centrées sur les besoins des victimes. Pour ma part, j’apporterai humblement ma pierre à l’édifice à travers des propositions, des actions de sensibilisation et un plaidoyer constant.
Propos recueillis par
Corinne Maunick


