– Les effets CBD sont complètement différents du THC : ils sont redynamisants, anti-inflammatoires, etc. De nombreuses études ont été conduites sur l’usage du CBD pour traiter le stress, l’anxiété, les troubles du sommeil, les douleurs chroniques, ainsi que l’épilepsie

– « Le chanvre a une mauvaise réputation parce que pendant plus d’un demi-siècle, des médias ont communiqué principalement sur ses effets psychotropes et les plus grands caïds ont été érigés en stars des écrans »

CHRISTIAN MORABITO, PhD.
Ancien employé du PNUD à Maurice
et consultant pour ENECTA

Alors que la crise sanitaire affecte le marché global, certains secteurs comme les entreprises qui produisent le cannabidiol (CBD) (un extrait du cannabis avec des propriétés non psychoactives) sont en pleine expansion. C’est ce qu’affirme un article de Forbes daté du 11 mai 2020 (1). En Angleterre, une étude d’Alphagreen suggère que plus de 8 millions de Britanniques achètent des produits CBD. Cela en fait un secteur de choix pour relancer l’économie et créer des emplois, comme l’explique Frank Holland dans un article du CNBC (2). Mais l’aspect économique n’est pas le seul argument pour se convertir au secteur, le mode de production du CBD peut être particulièrement porteur dans une période de transition écologique et d’inégalités socio-économiques croissantes (3). Rappelons en effet que ces deux derniers points figurent parmi les objectifs de développement durable.

Il peut être difficile pour certains d’envisager comment un produit issu du cannabis peut contribuer à plus de justice sociale et avoir un impact écologique positif alors que jusqu’à l’heure les conversations autour du cannabis sont associées au trafic de stupéfiants. La mauvaise réputation du cannabis s’est fondée sur une seule de ses composantes, le tétrahydrocannabinol (THC) qui a des effets psychotropes et dont l’usage est principalement récréatif. Mais il existe des variétés de cannabis avec un contenu très faible en THC (inférieur à 0.2%) qu’on appelle communément le ‘chanvre’. Le chanvre contient d’autres composantes, telles que le CBD qui est utilisé dans le domaine thérapeutique.  Les effets CBD sont complètement différents du THC : ils sont redynamisants, anti-inflammatoires, etc. De nombreuses études ont été conduites sur l’usage du CBD pour traiter le stress, l’anxiété, les troubles du sommeil, les douleurs chroniques, ainsi que l’épilepsie (y compris chez les enfants) – 4.  En oncologie, les études ont montré qu’un usage combiné du CBD et de la chimiothérapie réduit les effets secondaires de cette dernière.

Jacopo Paolini, qui a commencé à travailler dans le domaine du chanvre il y a 8 ans, avoue que durant les premières années il avait honte de parler de son métier, mais aujourd’hui ce n’est plus le cas. Après une carrière dans la comptabilité et les finances internationales, Jacopo Paolini a fondé ENECTA, la plus grande entreprise de production de CBD en Europe. L’objectif de cette entreprise est loin de ce qu’on l’on peut imaginer : elle souhaite proposer un modèle d’entreprise qui soit respectueux des ressources naturelles et qui profite économiquement à chaque personne impliquée dans la chaîne de production (et pas seulement aux directeurs ou aux actionnaires). Selon Jacopo, dans les prochaines années le chanvre jouera un rôle primordial dans l’économie de nombreux pays et l’expansion de ce domaine créera une multitude de nouveaux emplois allant du juriste au docteur spécialisé en chanvre en passant par les journalistes, les designers, juristes ou spécialistes en taxes, etc. « C’est un secteur innovant, relève-t-il, tout est à construire et nous avons l’opportunité de le faire sur un modèle d’entreprise et de marché plus éthique, équitable et durable ». Mais, comme il l’explique, ce développement se borne à un autre défi, celui de l’accès à une information de qualité : « Le chanvre a une mauvaise réputation parce que pendant plus d’un demi-siècle, des médias ont communiqué principalement sur ses effets psychotropes et les plus grands caïds ont été érigés en stars des écrans. »

Cette mauvaise réputation est largement répandue et Jacopo y a fait face l’année dernière lorsqu’il a suivi un cours de Planters Resilience au Népal: la majorité des participants ne l’ont pas pris au sérieux lorsqu’il a annoncé dans quel domaine il travaillait mais à l’issue des 3 semaines de formation tous avaient changé d’avis. Pour une des participantes envoyée par le ministère de l’Agriculture de l’Ouganda, la culture de chanvre s’est imposée comme une alternative solide à la culture du coton dans son pays : une solution pour développer une Agriculture intelligente face au climat (AIC). En effet, avec le réchauffement climatique, le coton attire de plus en plus de parasites et l’utilisation des pesticides pour protéger les récoltes de coton, pousse les parasites vers les champs de maïs à proximité. Les réserves de nourriture du pays en pâtissent grandement. La culture du chanvre, connue pour sa résistance aux parasites, permet de résoudre ce problème tout en continuant à pourvoir aux besoins de l’industrie textile. De manière générale, le chanvre demande moins d’eau (que la canne à sucre par exemple) et possède des vertus régénératrices pour le sol qui s’en retrouve beaucoup plus fertile. Par exemple, si on alterne production de chanvre et de blé, les récoltes de blé sont 47% plus importantes l’année suivant la culture du chanvre (5). L’autre avantage du chanvre est que toute la plante peut être utilisée : les feuilles et les têtes pour leurs vertus thérapeutiques, les grains pour l’alimentation, les tiges pour le textile ou pour produire de l’énergie (comme la bagasse) ou encore pour du bio plastique. C’est sûrement pour cette raison que Forbes a qualifié le chanvre d’industrial miracle plant.

Ce modèle d’agriculture est-il transposable à Maurice ? 

Jacopo, qui connaît l’île Maurice, pense que ce modèle d’agriculture est tout à fait adapté. Le climat est parfait pour le chanvre, qui représente une alternative plausible à la canne à sucre. C’est d’ailleurs pour cette raison que des pays comme l’Indonésie ou le Mexique amorcent cette transition. Concrètement, pour transiter vers le chanvre, il faudrait dans un premier temps travailler génétiquement sur les semences afin que les productions correspondent au type d’industrie qui en bénéficierait (textile, pharmaceutique, etc.). Il faudrait également les croiser avec des plantes mauriciennes afin qu’elles s’adaptent au climat. Maurice dispose déjà d’infrastructures permettant d’expérimenter cela. La transition se ferait ainsi à moindre coût d’autant plus que les machines utilisées proviennent souvent de l’industrie sucrière.

Et les planteurs dans tout ça ? 

Le modèle actuellement dominant dans l’industrie du chanvre demande un capital initial important : la culture en intérieur requiert de construire des serres qui consomment énormément d’énergie, de pesticides, etc. Ce type de culture est dépendant de fonds d’investissements ou de grandes compagnies et seulement 25% des coûts sont dirigés vers les travailleurs. Mais dans un pays comme Maurice qui dispose d’un climat adéquat, il est tout à fait envisageable de passer sur un modèle similaire à celui utilisé par ENECTA en Italie. Ce modèle est fondé sur des cultures extensives qui requièrent moins de capital de départ vu que les conditions climatiques permettent la culture à l’extérieur. Ainsi, 85% des coûts de production peuvent être dirigés vers les travailleurs et les profits vont directement aux planteurs qui disposent de produits de qualité à un moindre coût. En Italie, les planteurs se sont rassemblés sous une coopérative et se partagent les équipements nécessaires à la semence et à la récolte sur les 50 hectares de culture. L’investissement est peu coûteux et chacun peut bénéficier de 5 fois plus de profit qu’il ne le ferait individuellement. Les coopératives ont aussi plus de pouvoir de négociation et les prix compétitifs peuvent contribuer à démocratiser l’accès aux produits CBD thérapeutiques. Lorsqu’on sait que le produit peut être particulièrement utile pour atténuer les effets secondaires des chimiothérapies ou encore pour réduire les risques de crises d’épilepsie, ces considérations ne sont pas sans intérêt. Démocratiser l’accès à la production mais aussi à la consommation de CBD est un enjeu de santé.

Puisque ce secteur est encore à inventer et que l’ambition de Jacopo est que chacun puisse avoir accès à un traitement thérapeutique à moindre coût, le modèle d’affaires est fondé sur le partage des compétences et des connaissances. En effet, en 2019, l’entreprise a accueilli trois étudiants en ingénierie de l’université d’Aguascalientes du Mexique. Après trois mois de travail dans les champs de chanvre, les étudiants ont rédigé un rapport détaillé sur les conditions et les équipements nécessaires à la culture du chanvre au Mexique. Par exemple, le rapport contient des croquis pour transformer les équipements qui proviennent de l’industrie sucrière pour l’industrie du CBD. ENECTA collabore aussi avec une ONG italienne (Baumhaus) qui s’occupe de l’insertion des jeunes « NEET » (Not in Education, Employment or Training – ni étudiant, ni employé, ni en formation). L’ambition de cette ONG est de former des jeunes à des métiers créatifs et innovants. La curiosité des jeunes est utilisée pour changer leur regard (et celui de leur famille) sur l’utilisation du chanvre et le potentiel qu’il représente pour faire face aux différentes crises que nous vivons. Le défi est de construire un programme éducatif complet qui couvre tous les aspects légaux, régulatoires, politiques, en plus de ceux liés à la culture.

Toutes ces perspectives ne sont pas sans intérêt pour l’île Maurice qui grâce à son réseau de commerce, sa géomorphologie et son expertise dans le secteur agricole, pourrait capitaliser sur une telle transition pour relancer son économie. Pour y arriver, il faut d’abord commencer par informer les Mauriciens des différentes propriétés thérapeutiques du chanvre afin qu’ils fassent la distinction entre CBD et THC. [Pour en savoir plus sur le modèle d’entreprise d’ENECTA : www.enecta.eu/en].

Références

1.https://www.forbes.com/sites/davidprosser/2020/05/11/uk-demand-for-cbd-products-soars-amid-covid-19-pandemic/#46899d256e07

2.https://www.cnbc.com/2020/04/19/how-the-covid-19-crisis-may-impact-cannabis-legalization.html

3.https://www.forbes.com/sites/janetwburns/2020/05/21/how-cannabis-coevolved-with-humans-and-could-save-us-covid19-economy/#7eaa4e4a6024

4.https://www.liebertpub.com/doi/full/10.1089/can.2019.0082

5.https://pdfs.semanticscholar.org/bc2b/0d2c21ed1d37809ca424fc613bb1dde80d4f.pdf