DANIELLE PALMYRE

Émotion et raison ont convergé pour faire vibrer des milliers de Mauriciens ce samedi 29 août. Ils sont venus pour des raisons différentes, et animés de sentiments multiples. Certains diront que ces Mauriciens savent contre quoi ils protestent et ce qu’ils ne veulent pas, mais qu’ils ne savent pas ce qu’ils veulent. D’autres diront que ce bel enthousiasme mourra de sa belle mort sans rien apporter de concret. Une belle expérience creuse qui dépérira sous l’usure du temps.

Au-delà des motivations et des revendications plurielles et même disparates, ces citoyens ont exprimé leur souffrance devant l’injustice et leur rejet d’une manière de gouverner et de prendre des décisions à la tête de l’État. En tant que citoyens, ils ont le droit de demander des comptes et réparations. Les questions fondamentales telles que la liberté d’expression, le cadre légal dans lequel la police est appelée à agir, le manque de transparence dans la gestion des affaires publiques, le népotisme, le gaspillage des fonds publics sont au cœur des interrogations et de la juste colère de ces citoyens.

Derrière ces dénonciations et ces exigences de réponses, il y a, selon moi, un seul enjeu majeur qui détermine tout le reste : qui voulons-nous être en tant que peuple ? Qu’est-ce qui définit notre identité mauricienne ? Plus de cinquante ans après l’indépendance, nous sommes encore enferrés dans une mentalité qui nourrit une pratique politique et sociale injuste, inégalitaire et discriminatoire. Quelle est la vision que nous avons de nous-mêmes et de notre vivre-ensemble ? Quelles sont les valeurs qui font consensus et comment poser le socle d’un nouveau contrat social où chaque citoyen de Maurice se sentira reconnu et partie prenante de la vie de la nation et du pays où il est né et mourra ?

Certains sont découragés devant l’immensité de la tâche et prédisent que rien de bon ne sortira du 29 août. Ils chercheront et trouveront des failles, des erreurs, des imperfections et des lacunes. Moi, je veux être de ceux qui contribuent à l’émergence d’une nouvelle société fondée sur des valeurs républicaines et humanistes.

Tant que nous tolérerons le communalisme qui n’est qu’un autre nom pour le racisme, tant que nous catégoriserons les humains et que nous les hiérarchiserons en attribuant une valeur inégale à leur existence, tant que nous utiliserons cette hiérarchie que nous avons créée de toutes pièces pour réserver le pouvoir à un petit groupe, tant que nous accepterons que quelques-uns accaparent pour eux-mêmes ce qui appartient à tous, tant que les personnes compétentes ne seront pas celles qui prennent les décisions et les mettent en œuvre, tant que la justice sociale ne sera qu’un vain mot et qu’il n’y aura pas une volonté déterminée de combattre ce mal à la racine, nous nous prouverons à nous-mêmes et à toute la planète, que nous sommes un peuple de désespérés et qu’il n’y a que la résignation comme mode de vie.

Autant admettre une fois pour toutes que nous ne sommes pas dignes de devenir une grande nation – d’ailleurs peut-être n’y aspirons-nous plus ou y avons-nous déjà renoncé… Peut-être nous sommes-nous résignés à vivre dans un sentiment d’insécurité et la peur au ventre. C’est d’ailleurs sur cette émotion que certains jouent et joueront encore, pour nous décourager et nous empêcher de devenir ce que notre histoire et notre destinée communes exigent que nous devenions.

D’où vient cette peur ? Elle est à la fois au début et à la fin d’un processus. Comme toutes les émotions, elle prend sa source dans une idée. Cette idée, elle est simple pour ne pas dire simpliste mais elle fait recette : « Ce qui est différent est menaçant. » Comment parvient-on à catégoriser ce qui est « différent ? » On y parvient en sélectionnant arbitrairement certains traits – origine, couleur, caste, religion etc… — et en leur attribuant une valeur négative. Seront différents tous ceux qui auront été ainsi catégorisés et qui, par leur différence évaluée comme négative ou même néfaste, seront automatiquement jugés comme une menace.

Ce qui sous-entend que, pour bien vivre ensemble, nous devons tous être pareils, quoi que nous mettions sous ce « pareil ». Nous devons être physiquement pareils, nous devons penser pareil, nous devons parler pareil, nous devons croire pareil. Le « pareil » est la norme de cette idéologie. Nous savons où la notion de « pareil » conduit à la fin. Elle conduit à l’élimination de tout ce qui n’est pas pareil. Cela peut être par l’entretien d’idées péjoratives et dénigrantes, préjugés et stéréotypes véhiculés et entretenus, opérations indispensables à qui veut maintenir un système qui favorise le pareil. Cela peut être par la rumeur, les fausses nouvelles, la diffamation, le fait d’attribuer des intentions infondées à ceux qui ne sont pas jugés pareils. Cela peut aboutir, à l’extrême, à l’élimination physique ou le génocide. La pensée du « tous pareils » n’est pas du tout innocente. Elle fait toujours des victimes.

Ayant construit un tel système de pensée, ses tenants mettent en place un mode opératoire qui verrouille les institutions, l’accès aux ressources, les libertés, les lieux de pouvoir afin que, petit à petit, ce ne sont que les pareils qui décident et gouvernent pour leur profit au détriment de tous ceux qui, n’étant pas pareils, ne sont même pas dignes de considération. On peut les ignorer, les mépriser, les écraser. Ils sont jugés insignifiants. La peur devient ici le résultat de cette machinerie. D’un côté, la peur de perdre ces privilèges que l’on récolte à l’ombre du pareil. De l’autre, la peur de protester, car qui proteste est perçu comme différent et est donc menaçant. La boucle est ainsi bouclée depuis des décennies, si ce n’est même des siècles.

Alors que faire ? Se résigner ? Abandonner l’espoir d’une société plus juste et laisser faire ? Le sursaut de milliers de Mauriciens dans les rues de Port-Louis a semblé exprimer autre chose. Il est probable qu’ils ne sont pas tous en mesure de formuler clairement ce à quoi ils aspirent. Peut-être ne sont-ils pas encore organisés pour promouvoir cette société à laquelle ils aspirent intuitivement sans pouvoir encore lui donner une forme. C’est à eux de décider de leur avenir. C’est à eux d’écrire l’histoire. Il y a suffisamment de compétence, d’intelligence, de personnes de valeur, de spécialistes en tous genres, de sages, de jeunes qui luttent pour de justes causes. Ne se sont-ils pas déclarés « experts » en citoyenneté en participant à cette marche samedi ? Qu’ils se mettent ensemble et se donnent les moyens de transformer leur pays. Que se joignent à eux tous ceux qui désirent une île Maurice meilleure, même s’ils n’ont pas marché samedi. C’est la citoyenneté qui est en marche et il y a de la place pour tous.

31 août 2020