AMENAH JAHANGEER-CHOJOO

Zubeida perdit ses parents quand elle était toute petite et fut recueillie, à l’âge de neuf ans, par une famille port-louisienne. Elle n’alla jamais à l’école mais avait un grand respect pour l’éducation. Elle avait 28 ans lorsqu’elle épousa Abdool Rashid Roheemun, contrôleur de son état et qui finira sa carrière comme chef de gare à Plaine-Verte. Ils louèrent une chambre dans une cour de Plaine-Verte et bientôt arriva Rashida, suivie d’un frère et d’une sœur. Zubeida voulait que ses enfants soient éduqués et, avec Rashid, ils firent tout ce qu’ils pouvaient pour que ce rêve devienne réalité. Lorsque Rashida avait 15 ans, Zubeida suggéra à un jeune chômeur du quartier, qui se plaignait d’être sans ressources, d’aller vendre des dholl puris. Elle lui en prépara un certain nombre avec du curry et du chatini, que le jeune homme alla vendre à la gare de Victoria. Le lendemain, elle recommença l’opération mais, au bout de quelques jours, le jeune homme lui dit qu’il ne voulait plus faire ce travail. Zubeida se retrouva donc avec ses dholl puris sur les bras. Alors, sa belle-sœur lui suggéra de mettre une table devant l’entrée de la cour et de proposer ses dholl puris aux passants. La maison, où vivait la famille, se trouvait à côté du collège Islamic. Les collégiens affamés se précipitèrent sur les dholl puris à l’heure de la récré et Zubeida écoula toute sa production. C’est comme cela qu’elle devint la Khala Roti des collégiens, des travailleurs et des passants du quartier.

Technologie alimentaire

Dès le départ, Rashida aida sa mère à tenir ses comptes. Elle dira plus tard que cette initiation dans les affaires, même modeste, allait lui donner beaucoup de rigueur et allait servir sa carrière dans le monde de la normalisation et de la qualité plus tard. La petite entreprise se développa, employa jusqu’à cinq personnes, avec Zubeida au taquet depuis l’aube jusqu’au soir. Il fallait soutenir la réputation de la maison, chaque jour tenir la promesse gustative attendue par les clients et ne jamais les décevoir.

Lorsqu’elle réussit son SC après sa scolarisation chez les sœurs de Lorette de Port-Louis, Rashida trouva du travail. Elle pensait qu’elle devait soulager ses parents et apporter sa contribution à la maisonnée, mais essuya un refus catégorique de sa mère. Zubeida l’encouragea à poursuivre son HSC et, lorsque Rashida fut admise au Couvent de Lorette de Quatre-Bornes, la famille hésita mais sa mère l’encouragea à y aller. On trouvera l’argent pour les frais de transport et tout le reste, lui a-t-elle dit.

Après le HSC, Rashida trouva une nouvelle fois du travail, mais Zubeida voulut qu’elle aille se renseigner pour la poursuite des études tertiaires en France. Elle voulait que ses enfants fassent des études universitaires s’ils le pouvaient. Rashida trouvait, pour sa part, que les études en France allaient coûter très cher à ses parents. Il y avait la fratrie aussi à considérer. Aussi, quand elle reçut une bourse d’étude pour l’Égypte, elle l’accepta avec joie. Elle se lança dans des études de technologie alimentaire. C’est là qu’elle rencontra Muhammad Hussien Nanhuck, brillant étudiant en médecine et venant également d’une famille modeste de Port-Louis.

Rashida et Hussien poursuivirent leurs efforts ensemble, diplômes, spécialisation, enfants. Ils retournèrent au pays en 1992 et s’installèrent à Quatre-Bornes. Lui, néphrologue, travailla dans le privé après une brève incursion dans le service public et elle comme Standards Officer au Mauritius Standards Bureau, où elle était la première femme à ce poste. Le couple a soutenu la fratrie et enfin, Khala Zubeida a pu prendre sa retraite comme Khala Roti et intégrer un domicile propre à sa famille. Bhai Rashid n’a pas eu cette chance, étant parti bien avant la construction de la maison.

Reconnue par ses pairs

À force de travail acharné et de rigueur, Rashida gravit les échelons au MSB. Elle devint Assistant Technical Manager en 1993, Technical Manager en 1999, Divisional Manager en 2003, Head of Unit en 2008 et Deputy Director en 2011. À partir de juin 2012, elle entamera sa longue carrière d’intérim (actingship) en tant qu’adjoint au directeur, puis directeur de MSB. En 2016, elle brillera lors d’un exercice de sélection au poste de directeur mais ne sera pas titularisée comme directeur. Loin de se laisser arrêter par ses non-titularisations successives et prolongées, elle se donna à fond dans son travail. Elle réorganisa le MSB pour qu’il puisse répondre aux besoins de normalisation face à l’expansion de l’économie mauricienne et la multiplication des secteurs d’activité. Le maître mot était la formation continue pour elle et les employés et la mise en réseau du MSB en tant que partenaire international afin d’harmoniser les normes et standards avec les pays avec lesquels Maurice fait des affaires. Elle s’assura que les neuf laboratoires puissent être en mesure de mener des tests sur une variété de produits pour se conformer aux exigences des normes de qualité et de sécurité établies. Rashida voulait augmenter les revenus générés par le MSB, le rendre efficace et financièrement autonome. Elle mettait en pratique les normes ISO et encourageait les autres corps publics et parapublics ainsi que le privé à accepter ces normes reconnues à l’international afin que les mécanismes de fonctionnement et de service délivré du bureau soient eux-mêmes conformes à la bonne pratique internationale.

Reconnue par ses pairs pour ses talents de leadership, elle était régulièrement sollicitée par les instances internationales tantôt pour donner des conférences, tantôt pour animer des ateliers ou participer à des comités de direction, ou encore faire des audits de qualité. Rashida a conduit le MSB à un niveau de reconnaissance internationale qui fait honneur au pays.

Toutefois, le pays n’est pas prêt à soutenir des managers férus de rigueur et de discipline à la tête d’un organisme gouvernemental. Il en faut avec des critères autres que la compétence, où Rashida n’est malheureusement pas qualifiée. Elle doit donc partir et abandonner le navire qu’elle avait su propulser à un summum de productivité et d’efficience. Attention écueils politiques en vue !!