ZAHEER ALLAM
PhD, MBA, MA

Jamais, durant ce dernier siècle, nous n’avons vu de perturbations d’une telle échelle sur nos émissions de carbone. Ni la guerre, ni les récessions précédentes, n’ont réussi ce que Covid-19 a fait en quelques mois seulement. Les estimations indiquent une baisse de 8% des émissions de carbone cette année, soit 6 à 8 fois plus que la récession de 2008/10. Le confinement a également fait baisser la demande mondiale d’électricité de plus de 20%, et durant l’année, les besoins en électricité chuteront de 5% – la plus forte baisse depuis la Grande dépression de 1929. Cela aura un effet cascade sur la demande mondiale du charbon, qui chutera de 8% cette année.
Le dynamisme de l’offre et de la demande énergétique, un duo qui a pendant longtemps créé des frictions géopolitiques, offre un aperçu du marché mondial et des tendances futures. Récemment, le prix des contrats Futures (Contrats à terme) du pétrole a chuté de 300% pour atteindre -37,63 $, ce qui signifie que les gens payaient pour se débarrasser de leurs contrats. Produire du pétrole, à une époque où cela n’est pas souhaité, s’avère coûteux. Sans date limite quant à la fin de cette pandémie, le monde se prépare à passer à une nouvelle économie. Certains pays – comme l’Angola, le Brésil, le Canada, la Malaisie, la Norvège, Trinité-et-Tobago, les États-Unis et le Venezuela – pourraient être contraints de réduire leurs investissements dans le domaine du pétrole ; conduisant à une baisse de la production mondiale. Si la pandémie se prolonge assez longtemps, cela forcera encore plus, une transition énergétique mondiale. Cette crise accéléra cette transition, non par des préoccupations des énergies fossiles sur l’environnement, mais par nécessité économique.
Notre réplique économique devra toutefois s’aligner également sur les tendances à venir. Les prochaines années marqueront celle des voitures électriques, en raison d’une baisse l’année dernière, de 35% du prix des batteries. Cela entraînera un effet domino sur l’industrie pétrolière, qui est déjà en crise due à la COVID-19. Les mêmes tendances démontrent que les véhicules électriques coûteront bientôt le même prix que ceux avec des moteurs à combustion interne, supprimant ainsi le besoin de subventions. Récemment, Tesla — un manufacturier d’automobile électrique –, détrône le géant Ford en termes de capitalisation boursière. Cela démontre que la demande d’alternatives vertes augmente, forçant l’offre à rattraper son retard. Il en va de même pour les alternatives d’énergie renouvelable où le solaire est déjà moins cher que le charbon ; ce qui nous oblige à réévaluer notre perception selon laquelle la croissance du PIB est liée aux combustibles fossiles. Un effet de découplage (énergie fossile–PIB) est difficile à imaginer, mais depuis 2016, il est bien engagé. Le danger est maintenant que des mécanismes de récupération post-COVID puissent nuire à cette transition et endommager à long terme les programmes de développement durable. Comme des politiques énergétiques requièrent des investissements lourds avec une longue durée, des décisions hâtives peuvent impacter négativement les fronts économiques pour les décennies à venir.


Le thème central du budget de cette année sera très certainement axé sur la COVID-19. Nous devons être clairvoyants pour ne pas revenir à un couplage fossile–PIB, avec des investissements mal orientés. Bien que les prix du pétrole aient dégringolé depuis cette pandémie, cela est de courte durée. À mesure que le monde se passera du pétrole, le prix augmentera. Agir tôt, de manière préventive, tout en faisant preuve de leadership régional, nous permettra potentiellement de récolter des devises étrangères précieuses, tout en créant de nouveaux emplois « solaires » et « propres ». Cela représentera non seulement une vision de l’avenir – arme politique redoutable – mais réduira nos émissions de carbone aux niveaux local et régional avec des récoltes en milliards de revenus.
Au-delà du secteur de l’énergie, les politiques chinoises de post-récession (2008/10) ont entraîné un pic de son industrie de construction, entraînant à la fois une reprise plus forte et une augmentation des émissions de carbone. Bien que l’industrie de la construction puisse jouer un rôle important dans la politique de relance, nous devons être prudents quant à la manière de mener ce processus afin d’être en mesure d’exploiter la croissance verte potentielle à venir. N’agissant pas ainsi nous obligera non seulement à nous lier à des investissements non-durables, mais aussi à engendrer des pertes économiques lourdes.
À cet égard, un mécanisme de « triage » peut être adopté pour garantir que les projets d’infrastructure durable sont accélérés afin de garantir que les flux d’investissement sont soutenus pendant la phase de relance tout en réalisant des résultats durables. À l’aide d’incitations fiscales appropriées, d’autres projets moins durables pourront être encouragés à réviser leurs propositions pour bénéficier de ce mécanisme de « fast-tracking » vert.
En mars de cette année, j’ai présenté une proposition budgétaire pour un « Green Transition Scheme » qui regroupe des propositions axées sur les thèmes de la construction, l’informatique et l’environnement. Ces thématiques semblent dispersées, mais je suis convaincu qu’une transition durable ne peut être fondée sur des processus linéaires. Nous avons besoin d’approches plus cohérentes qui traversent différents domaines, thèmes et dimensions. Cette proposition date d’avant le confinement forcé dû à la COVID-19. Cependant, actuellement, le virus le rend plus pertinent, et son adoption urgente et nécessaire.
Avant le nouveau coronavirus, nous nous méfions de perturber les moteurs économiques des transitions de durabilité. Aujourd’hui, nos moteurs sont à l’arrêt. La question des perturbations n’étant plus d’actualité, nous devons planifier en conséquence. Nous devons être audacieux et faire preuve d’un véritable leadership dans la bonne direction, pour un avenir durable et équitable.