KWANG POON

Le 22 juillet 2020, Liverpool a soulevé la Coupe de la Première Ligue anglaise après une traversée du désert qui a duré 30 bonnes années, une éternité, diront certains. Je fondis en larmes, dans la joie, tellement l’attente fut longue et agonisante ; après tant de déceptions, le vent semble enfin tourner en notre faveur.

Les souvenirs s’entrechoquent dans ma tête tant j’ai été comblé de joie. Les scènes du premier match auquel j’ai assisté à Anfield en 1992 me reviennent brumeusement. La bourse du Commonwealth en poche, j’atterris en Angleterre pour des études en génie électronique à l’Université du Lancashire dans la ville de Preston, pas très loin de la Merseyside. Sur le même étage de mon dortoir, mon voisin irlandais McFarlane était un ‘die-hard’ de Liverpool. Alors que les autres allaient dans la salle commune, lui avait sa propre télé dans sa chambre afin de ne pas manquer un seul match de Liverpool. Chaque fois que Liverpool perdait la balle, il sortait les ‘b…d’, ‘c…t’, ‘a…e’ et autres insultes assaisonnées du ‘f-word’. D’un point de vue linguistique, je trouvais que le terme « mari » en créole manquait de punch: il fallait ajouter plusieurs ‘zoure’ pour atteindre le même effet d’un ‘f…’. Ainsi, j’ai pu ‘parfaire’ mon ‘éducation’ en maîtrisant toutes les nuances et gradations des insultes à l’anglaise…

Une petite passe tiki-taka plus loin sur le même étage se trouvait mon pote français Lionel, qui venait de la région parisienne. Il s’exprimait dans un anglais approximatif avec un fort accent ; il possédait l’impétuosité d’un coq dont le ramage ne valait pas son plumage. McFarlane, lui, venait d’un milieu prolétaire et avait grandi dans les rues de Belfast. La rumeur disait qu’il avait ‘côtoyé’ l’IRA et que c’était un dur à cuire. Lionel était issu d’une famille connue, pour ne pas dire aristocratique, et on disait que sa famille possédait un château en Provence. Moi, j’ai grandi dans une famille d’intellectuels et je suis le petit-fils d’un barbier de Chinatown à Port-Louis. A priori, pas grand-chose en commun entre nous, sinon cette passion brûlante pour les Reds. Donc, quand un jour McFarlane proposa d’aller voir Liverpool dans son antre à Anfield, évidemment, nous acceptâmes sans hésitation. Sans blague, j’aurais pu commencer mon récit ainsi : « Un jour, un Irlandais, un Français et un Mauricien sont allés voir un match … »

À la gare de Preston, Lionel s’avança avec assurance vers le guichet. « Ticket to Liverpool », demanda-t-il, tout en n’oubliant pas d’ajouter « please », comme il se doit en Angleterre. Le préposé de vente voulut éclaircir : « So, return ticket to Liverpool ? ». Lionel, qui ne cernait pas tout à fait les subtilités de la langue de Shakespeare, le corrigea tout de suite en précisant bien: « No, Sir. First go there, then return. » Mais, le préposé campa sur sa position, « Yes, that’s what I said, Reeeturn ticket ». Lionel commence à perdre patience et j’ai dû intervenir, « Please, Sir. Two-way ticket. » Je me suis dit que l’éducation bilingue de Maurice a parfois des atouts qu’on n’apprécie pas toujours à sa juste valeur.

Bref, nous sommes arrivés à la gare de Lime Street de Liverpool et à partir de là, McFarlane prit les choses en main. Nous prîmes le bus pour Anfield Road. Arrivé au stade, il acheta, lui-même, les billets afin de nous éviter d’autres tergiversations. Le billet revenait à 30 ou 40 livres sterling. Je ne me souviens plus exactement du prix mais je me rappelle clairement avoir effectué un rapide calcul mental. Ce billet représentait une jolie coquette somme en roupies et je me disais que le coût de substitution de ce billet correspondait à une paire de dhall puri par élève de mon collège, le Mahatma Gandhi Institute.

Nous entrâmes enfin dans le stade d’Anfield et j’étais un peu déçu que McFarlane ait décidé de prendre « les cheap seats at the back » du gardien Grobbelaar. Qui plus est, tout le monde se tenait debout et personne ne semblait vouloir s’asseoir. La perspective de rester debout pendant les prochaines deux heures ne me réjouissait guère. Plus tard, j’appris que nous étions dans les légendaires gradins, Kop, lieu privilégié par les supporters invétérés.

À l’époque, Graeme Souness, ancien joueur reconverti en entraîneur, dirigeait l’équipe et le capitaine était Mark Wright. Quand un joueur fait son entrée sur le terrain, les supporters se mettent tout de suite à entonner la chanson en son honneur. Il y avait un refrain pour Ian Rush, Steve McManaman, Jamie Redknapp, … Et quand John Barnes fit son apparition, le stade explosa en rappant les couplets de World in Motion, l’hymne étendard de ‘Team England’ lors du Mondial 1990 et composé par la bande synthé-pop New Order.

You got to hold and give

But do it at the right time

You can be slow or fast

But you must get to the line

Cela dit, ce petit refrain offrit à John ‘Digger’ Barnes quasiment une deuxième carrière en tant que chanteur. Je n’arrive pas à trouver les mots pour évoquer l’émotion de voir pour la première fois mes idoles en chair et en os après les avoir visionnés sur le petit écran pendant tant d’années. En plus, les supporters accompagnèrent les chansonnettes d’une chorégraphie guerrière avec entrain. Lionel et moi captâmes assez vite les gestes répétitifs et nous entrâmes dans la danse avec McFarlane. Les 20 000 fans dans le Kop formaient un esprit de corps et forçaient l’admiration en initiant les attaques chantées et soutenues contre l’adversaire.

L’arbitre donna le coup de sifflet pour le début du match. À chaque attaque de Liverpool, tout le monde agissait comme un seul homme en poussant des “Oooh” de surprise, des “Aaaah” de déception et des “Yeeaaah” de joie. Je ne pus m’empêcher de faire une comparaison avec l’ambiance électrique qui règne aux abords de la dernière ligne droite au Champ de Mars quand tout le monde semblait être monté sur un ressort et sautillait de façon rythmique en scandant des cris encourageants pour son poulain favori.

 Liverpool prit les devants avec deux buts de Ronny ‘Rocket’ Rosenthal mais Middlesbrough revint au score sur un penalty. Juste avant la pause, Steve ‘Shaggy’ McManaman inscrivit un autre but pour porter le score à 3-1 à l’avantage des Reds. Chaque but donna lieu à une explosion de joie qui s’exprima par un brouhaha de chants accompagnés de tambours tonnants et de trompettes claironnantes. En seconde mi-temps, avec le changement de côté des équipes, nous nous retrouvâmes juste derrière les buts de l’équipe adverse.

Nous saisîmes très vite la thèse que les fans constituent le 12e joueur de l’équipe hôte. En effet, l’agencement des gradins, et en particulier la section Kop, était stratégiquement pensé et conçu. À chaque attaque de Liverpool, tous les fans ‘coltar’ unis pour la même cause exhortèrent les joueurs à « défoncer les filets » droit devant nous. Nos cris assourdissants inondaient le dernier carré et mettaient la pression sur la défense adverse. Nos vociférations féroces portèrent leurs fruits car juste avant le coup de sifflet final, Ian ‘The Ghost’ Rush marqua un but pour offrir une victoire confortable de 4-1 à Liverpool. Nous étions aux anges.

 Après trois décennies d’attente, lorsque je vis Henderson soulever la Coupe dans les gradins du Kop, un flash-back des moments forts de Liverpool se déroula devant moi. Les tragédies de Heysel et Hillsborough en 1985 et 1989 respectivement, le titre en ligue anglaise datant de 1990, la fulgurante remontée et miraculeuse victoire dans la Ligue des Champions en 2005, le championnat qu’on a laissé échapper à City mais la 6e Coupe des Champions en consolation en 2019, … Puis, je m’imagine dans le stade mythique d’Anfield, avec mes « brothers-in-arms ». McFarlane se tourne vers Lionel et moi et s’exclame : « Yeeeah! What a f… brilliant season, eh! » et nous reprîmes en chœur avec les autres fans le glorieux hymne footballistique YNWA:

When you walk through a storm

Hold your head up high

And don’t be afraid of the dark

At the end of the storm

There’s a golden sky

And the sweet silver song of a lark