DIPLAL MAROAM

Dans le monde des affaires, la négligence perpétuelle du facteur du risque constitue une des causes principales des échecs des entreprises pouvant même mener à la mise sous administration judiciaire voire même à une liquidation pure et simple, avec toutes les conséquences inimaginables que cela implique par rapport à l’emploi. Alors que les gros profits réalisés au temps des vaches grasses sont distribués sous forme de dividendes indécents aux actionnaires ou investis ailleurs, lors des crises dont l’émergence est pourtant totalement indépendante de la volonté de l’État, l’assistance de ce dernier est très souvent sollicitée par les entreprises pour se tirer d’affaire. La privatisation des gains et la socialisation des pertes sont malheureusement monnaie courante sous le système économique actuel. Or, le sort des employés directement liés aux entreprises repose essentiellement sur les épaules de leur administration ; ce sont uniquement les autres, indirectement affectés, qui tombent sous la responsabilité de l’État et qui sont donc concernés par les différents plans d’aide mis en place. Car c’est, en effet, envers les plus faibles que l’effort du gouvernement doit être canalisé et bien que Maurice soit désormais classée par la Banque mondiale dans la catégorie des pays aux revenus élevés, la pandémie de Covid-19 a mis en exergue l’existence de criantes inégalités, une des causes majeures de la dégradation et d’instabilité sociale.

Le dernier rapport de la Conférence des Nations unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED) publié au début de ce mois indique que Maurice se trouve dans le peloton de tête des pays les plus touchés sur le plan économique dans le monde, pays qui sont, toujours selon le rapport, les plus dépendants du secteur du tourisme. D’ailleurs, l’UN World Tourism Organisation estime que les arrivées touristiques dans un secteur qui compte 330 millions d’emplois, représentant 1 emploi sur 10 au niveau global en 2019, pourraient connaître une contraction d’environ un milliard cette année. Ainsi, à Maurice, une dépendance accrue – environ 25% de notre PIB – sur un secteur aussi fragile que précaire, qui pourrait être affecté par le moindre incident externe d’ordre économique comme une récession persistante; sanitaire comme une épidémie ou pandémie; sécuritaire comme un acte terroriste, ne peut relever que d’un manque total de vision et de perception du champ global de développement.

Aujourd’hui, la Covid-19 Support Programme vient à la rescousse de grands groupes hôteliers à coups de dizaines de milliards de roupies, ce accompagné des exemptions faramineuses concernant, entre autres, le paiement des baux des State Lands ou encore le renouvellement de toute une gamme de licences. Mais prenant en compte que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets, particulièrement dans le contexte de la dégradation alarmante de l’environnement et du changement climatique, le souhait à un retour à la normale dans ce secteur comme si de rien n’était ne peut être exprimé que par ceux ayant toujours en ligne de mire l’intérêt pécuniaire uniquement et rien d’autre. Même le directeur général de l’OMS reconnaît que « le monde ne peut revenir à l’ancienne normalité dans un avenir prévisible ». Une nouvelle structure pour notre tourisme doit être envisagée comme tel est d’ailleurs actuellement le cas pour l’aviation civile, deux secteurs intimement interdépendants. Le “rebranding” de notre destination requiert une approche holistique à travers la participation de toutes les parties concernées avec plus d’accent sur l’aspect écologique et le développement durable, car le secteur constitue un des plus gros consommateurs de ressources de toutes sortes, et également un gros émetteur de déchets de toutes sortes.

Il va sans dire que la pression exercée ces jours-ci pour la réouverture des frontières est proportionnelle au niveau de dépendance économique sur le secteur du tourisme. Or, alors que l’infection continue à circuler ailleurs de manière active, suscitant une deuxième vague et des milliers de victimes, notre pays n’a pas droit à l’erreur s’il veut maintenir son label « Covid Free ». Le moindre écart de jugement de la part de nos dirigeants risque d’anéantir tous les efforts consentis par la population jusqu’ici. Entre les puissants lobbies économiques qui ont de tout temps baigné dans le confort pécuniaire et le bien-être et la santé de la population, le choix ne peut faire l’objet de contestation quelconque.