« Le principe fondamental du Shivaïsme est d’accepter le monde tel qu’il est, et non tel que nous voudrions qu’il soit » [Alain Daniélou]

Dr AVINAASH MUNOHUR

Shiva nous parle constamment dans notre quotidien. Il n’est pas le Dieu d’un au-delà transcendantal, mais bien plutôt l’expression d’une réalité immanente du monde : celle que le changement, la destruction et la création forment le quotidien de chaque individu.

Le philologue Georges Dumézil – dans son immense œuvre sur les mythes « indo-européens » – identifie une structure commune à un nombre important de mythes – notamment les mythes indiens, romains, certains mythes mésopotamiens, ainsi que les mythes germaniques et nordiques.

Cette structure prend toujours la forme d’une triade de personnages mythiques dont les fonctions sont les suivantes :

– la fonction religieuse liée au sacré ;

– la fonction politique liée à la force ;

– la fonction productrice liée à la fécondité.

La première fonction – le sacré – se présente elle-même comme une dualité entre la fonction sacerdotale et la fonction juridique/théologique. La deuxième fonction renvoie bien plutôt au concept de souveraineté fondée dans la force et la capacité à pacifier et à défendre un corps social. Enfin, la troisième fonction renvoie traditionnellement à l’agriculture et à l’économie.

Ce sont ces trois fonctions qui organisent, réglementent et ordonnent le monde social, grâce notamment à des personnages symboliques qui occupent ces places et ces positions dans la structure de l’organisation sociale, notamment : les prêtres, les nobles, les guerriers et les agriculteurs.

Cette triade se retrouve également dans les mythes indiens – les mythes védiques dans un premier temps et les mythes hindous plus tard. En effet, à la triade védique composée de Agni, Indra et Sûrya va succéder le « Trimurti » composé, lui, de Brahma le créateur, Vishnu le protecteur et Shiva le destructeur.

Le Trimurti et ses trois fonctions – création, protection et destruction – se trouvent au cœur de la métaphysique hindoue et de la conception du monde qui en découle. Il ne s’agit pas là de simples métaphores, mais d’une compréhension profonde d’un univers fait de mouvements, de changements, d’énergies, de flux, de vibrations, de forces, de créations et de destructions permanentes. L’univers est ainsi comme une danse éternelle – ce que les shivaïtes nomment le « Tandava ».

Il existe de nombreux commentaires des fonctions et attributs de Shiva dans la littérature et la théologie hindoues. Le symbolisme de Shiva est d’ailleurs d’une grande complexité et peut fortement varier selon les écoles et les traditions de pensée. Mais un vecteur commun d’interprétation reste la dimension destructrice de la puissance de Shiva.

Dieu de la destruction de l’illusion et de l’ignorance pour certains. Dieu de la destruction des matérialités figées pour d’autres. La destruction de Shiva n’est jamais une destruction négative, bien au contraire, elle est toujours une destruction créatrice ; une destruction qui a pour visée la transfiguration de la simple matérialité du monde selon le Swami A. Parthasarathy.

C’est en ce sens que Shiva nous parle constamment dans notre quotidien. Comment ne pas voir dans cette vision du monde une grande leçon pour notre présent ?

En effet, nous vivons actuellement des temps qui nous révèlent des choses, qui nous forcent à reconsidérer nos manières d’être et de faire. La pandémie globale qu’est la COVID commence à nous révéler au grand jour les faiblesses de notre système politico-économique. Nous savons que certains de nos secteurs d’activités étaient déjà en souffrance bien avant la COVID – c’était le cas de notre secteur touristique et de notre secteur offshore.

La COVID n’est donc pas forcément la cause première de nos problèmes actuels, mais elle est venue accélérer une situation déjà compliquée. L’inscription de notre pays sur la liste noire des centres financiers de l’Union européenne et, plus récemment, l’abaissement de la note de Moody’s sont symptomatiques d’un glissement qui pourrait devenir dangereux.

Les réponses actuelles du gouvernement se résument à un maintien artificiel de l’emploi via le Wage Assistance Scheme, et à un soutien financier à certaines entreprises. Nous devinons que l’objectif du gouvernement est de tenir bon afin que l’activité reprenne progressivement comme avant lorsque nous pourrons rouvrir nos frontières – après la campagne nationale de vaccination.

Ces objectifs sont raisonnables et précautionneux pour le court terme. Mais il aurait également fallu mettre en place des stratégies s’inscrivant dans des objectifs pour le long terme. Or, nous ne voyons pas – pour l’instant du moins – un plan de relance fondé dans une vision qui dépasse les impératifs court-termistes du maintien de la protection sociale. Nous ne voyons pas encore de « masterplan », de « roadmap » ou de « New Deal » – pour reprendre les termes utilisés par d’autres pays – qui nous donneraient une certaine visibilité sur les stratégies mises en place pour la transformation de nos secteurs d’activités. En d’autres termes, nous ne voyons pas encore ce qui sera proposé pour renverser le glissement actuel qui est, rappelons-le, la conséquence combinée de la crise de la COVID et de problèmes structuraux qui précédaient la COVID.

Pourtant, n’importe quel économiste sait que nous sommes actuellement dans ce que Joseph Schumpeter nommait la « destruction créatrice ». Ce concept, forgé pendant la grande transformation du monde que fut la révolution industrielle du début du XIXème siècle, renvoie à un processus continuellement à l’œuvre dans les économies et qui voit se produire – de façon simultanée – la disparition de secteurs de l’activité économique conjointement à la création de nouvelles activités économiques.

Le processus de destruction créatrice est un processus immanent à la production et aux mécanismes de l’économie de marché, mais la COVID est venue l’accélérer en nous forçant – de facto – à trouver les ressources d’une mobilisation de l’innovation. Sans cette dernière, nous ne pourrons pas nous réinventer. Et il appartient à l’État d’être le fer de lance de l’innovation à Maurice. Il appartient à l’État d’appliquer les politiques requises afin de permettre une libération des forces productives et des forces de progrès qui permettront à notre pays de sortir renforcé de la crise actuelle. Il appartient à l’État d’être le driver de l’innovation en posant les bases et le fondement de la métamorphose de notre économie.

Il nous faut, par exemple, pouvoir ouvrir la voie aux innovateurs afin qu’ils puissent investir dans la fabrication de biens nouveaux et développer de nouvelles méthodes de production afin de permettre l’ouverture de nouveaux débouchés économiques et l’avènement d’une nouvelle organisation du travail.

L’avenir de notre société dépend entièrement de cette valorisation de l’innovation, des idées nouvelles et du fait de pouvoir être en rupture avec les pratiques qui ont participé à la production de notre présent. De ce fait, l’avenir de notre pays dépend entièrement de la capacité de chaque Mauricien à faire acte d’introspection et preuve de courage afin de remettre en question nos pratiques individuelles et collectives.

Il y a, dans cette introspection individuelle, un acte de foi et de croyance qui est indéniable. Il faut croire en l’avenir et en la capacité de notre société à se transformer pour trouver le courage de la rupture. Il faut croire qu’un autre monde est possible. Et sans cette croyance, aucun acte politique ne pourra produire les ruptures et les métamorphoses requises aujourd’hui. Il y a, de ce fait, un lien profond entre la foi religieuse et la transformation économique, un lien qui passe par le courage de l’émancipation politique.

Ainsi, comme l’avait si bien compris Dumézil, le religieux n’est jamais une sphère divorcée du monde matériel. La tripartite dumézilienne n’est d’ailleurs rien d’autre que la division d’une même réalité en trois sphères distinctes : le religieux, le politique et l’économique.

Et bien qu’il y ait des frontières distinctes qui doivent être maintenues, il est indéniable que ces trois sphères ne cessent de communiquer et de communier.

De ce fait, le religieux est une sphère propre au monde matériel, ce qui signifie qu’il est notre quotidien, notre réalité à tous. Nous le vivons à chaque seconde de notre existence ; et nous le vivons comme une réalité à faire advenir, comme une possibilité propre de la vie humaine et sociale. Voilà, en quelque sorte, la grande leçon de Shiva.

Il nous impose d’être à la hauteur des évènements de nos vies – que ces évènements soient individuels ou collectifs. Il nous enseigne que le changement, la métamorphose et la puissance créatrice de l’univers sont en chacun de nous. Il nous témoigne que le monde est fait de perpétuelles transmutations – c’est là aussi tout le sens de la danse du Nataraja. Il nous enseigne enfin le courage de l’abandon au processus de destruction créatrice.

Le destin de l’humanité n’est ainsi pas de résister au changement, il est plutôt de l’affirmer. C’est comme cela qu’il ne fera qu’un avec l’univers.

Saurons-nous nous montrer à la hauteur des défis qui sont aujourd’hui les nôtres ? Saurons-nous nous montrer à la hauteur des changements qui nous attendent ? Saurons-nous avoir le courage requis pour détruire ce qui ne fonctionne plus dans notre pays afin de créer un autre monde ?

Voilà les questions que nous pose aujourd’hui Shiva.